Les 3 premiers chapitres du Serment des cimes gratuitement !
Merci énormément pour ton intérêt pour cette histoire ! Tu trouveras ci-dessous les 3 premiers chapitres de la trilogie en cours d’écriture “Le Serment des cimes” qui met en scène une dragonnière brisée par la perte de son dragon et un commandant ennemi prêt à tout pour parvenir à ses fins dans un monde où les dragons et les faes s’affrontent depuis des siècles…
Résumé :
Parviendront-ils à dépasser leur haine pour sauver leurs royaumes ?
Astra Henfall était destinée à briller au sein de l’armée de Valorn. Mais tout s’effondre quand une attaque impitoyable lui arrache sa dragonne, Céra. Survivre à la perte de son dragon est censé être impossible… Pourtant, Astra est toujours debout, sans que personne ne puisse l’expliquer.
Portée au rang de symbole par son peuple, la jeune femme n’a plus qu’une idée en tête : faire payer les responsables de cette tragédie.
Tous les indices pointent vers le redoutable commandant Stormwell du royaume d’Ascalith. Mais lorsque son chemin croise celui de son ennemi, Astra découvre une vérité plus sombre qu’elle ne l’imaginait… une vérité qui risque de tout remettre en question.
Partagée entre une rancune ancienne et une attirance naissante, Astra devra garder la tête froide. Et, surtout, protéger son cœur.
Si tu aimes les dragons, la magie élémentaire, les trahisons, les ennemies to lovers et la romance slow burn spicy et pleine de tension, cette histoire est pour toi !
Ci-dessous le prologue ainsi que les 2 premiers chapitres du 1er tome !
Bonne lecture ❤️
Bénédicte P. Durand
PROLOGUE
J’oublie le soleil brûlant mes bras et les regards braqués sur moi. J’oublie les murmures de la foule, les encouragements.
Seul compte le moment présent.
Seule compte la dragonne face à moi qui me surplombe depuis son perchoir.
Ses yeux orange et fendus sont rivés dans ma direction. Je ne vois qu’elle. Elle et ses écailles noires luisant en plein jour, elle et son port de tête digne, comme si un fil invisible m’attirait vers elle. Une brume sombre s’échappe de ses naseaux alors que j’avance au milieu du cercle formé par les dragons en quête d’un nouveau cavalier.
Ma respiration se calme. Toute l’appréhension ressentie avant d’entrer dans l’arène s’estompe.
Je suis là où je dois être.
Je m’arrête au milieu des quatre créatures majestueuses et ignore les cendres marbrant le sable sous mes pieds.
Mes doigts s’enroulent autour de la stèle verte sur ma droite et je sens un courant magique chaud remonter le long de ma main jusqu’à mon épaule pour envelopper tout mon corps qui se couvre de frissons.
La terre me répond par de doux tremblements. Des fleurs s’épanouissent au bout de mes bottes et des racines emprisonnent mes jambes, plaquant mon pantalon bouffant contre ma peau.
Le silence se fait, seulement brisé par le craquement sec du sol alors que des crevasses fendent le sable pour atteindre les gradins. Elles remontent le long des colonnes où siègent les dragons.
Leurs grondements se répercutent jusque dans mes os. J’en vois certains se repositionner en battant des ailes, mais je m’en moque.
Vivre ou mourir par le feu.
Telle est la définition de l’Ascension. Ce moment clé où un dragon choisit celui ou celle qui partagera son esprit.
Je sors de ma transe au moment où la créature noire qui m’observe depuis le début déploie ses ailes, sa gorge soudain gonflée, prête à attaquer.
Me suis-je trompée ?
Elle prend son élan et je retiens mon souffle.
Son atterrissage au milieu du cercle me fait faire un pas en arrière. La magie au bout de mes doigts s’éteint quand je lâche la stèle. Les fleurs fanent, les racines se désagrègent.
Ses ailes tendues au-dessus de ma tête me plongent dans une semi-obscurité où seul brûle son regard iridescent. Quand son museau m’effleure enfin, mon cœur bat si fort qu’il pourrait exploser.
J’ose lever la main vers elle, frôler les petites écailles bordant sa gueule fermée pleine de crocs.
Notre premier contact me foudroie. Un rugissement animal répond à mon cri silencieux.
Mon âme plie.
Mon corps se rigidifie.
Ma peau me brûle au niveau de l’épaule.
Une douleur intense me dévore tout entière, me pousse à faire de la place, élargit mon esprit pour qu’il ne soit plus jamais isolé.
Mon nom est Céra.
La voix est aussi douce que profonde et ancienne, une caresse à la frontière de ma raison. Une nouvelle énergie m’anime et se mêle à la mienne, à la fois étrangère et évidente.
Je suis…
Astra, me coupe-t-elle.
Oui.
D’un léger coup de tête, elle me dirige vers sa patte avant gauche. Je ne respire plus, les yeux grands ouverts, emportée par l’instant. Je grimpe le long de sa jambe en prenant appui entre ses écailles comme si ma vie en dépendait, à toute vitesse, sans hésitation.
Et quand je parviens sur son dos, que je repère les écailles relevées pour accueillir mes mains, mon rythme cardiaque accélère.
Au même moment, une impulsion nous projette dans le ciel et je serre les cuisses le long de son corps puissant. La lumière du soleil irradie le ciel bleu où nous décollons. Ma cage thoracique se libère d’un poids, relâchant toute l’appréhension des derniers jours.
Je vole.
Pour la première fois de toute ma vie.
C’est tout ce que j’ai toujours souhaité sans jamais oublier les risques encourus. Celui de ne pas être choisie. Celui d’être brûlée vive. Celui de ne pas parvenir à me maintenir…
Quand Céra, ma dragonne, vire sur la droite, je ferme les yeux à m’en faire mal et me crispe sur son dos, serrant mes genoux et mes mollets de toutes mes forces pour ne pas tomber.
Si tu tombes, je te rattraperai toujours, Petite étoile. Tu es mienne, à présent.
Petite étoile.
Ma poitrine chauffe en entendant ces mots dans mon esprit. Un déluge d’émotions ne m’appartenant pas m’atteint de plein fouet et me fige. Il transperce mon épaule où je sens un million d’aiguilles s’enfoncer dans ma peau.
De la joie. Du bonheur à l’état pur.
C’est toi qui ressens tout ça ?
Je t’attendais depuis longtemps, Petite étoile.
Ma gorge se noue à cet aveu. Parce qu’elle vit au moins depuis des décennies, a participé à de nombreuses guerres avec d’autres et pourtant je perçois sa sincérité. Son choix sans équivoque.
Pourquoi moi ?
Je sais que je ne suis pas la dernière de ma promotion et que ma magie s’épanouit au contact de la terre. Mais maintenant que je suis sur son dos, mes incertitudes…
Doutes-tu de ma décision ?
N-non, mais…
Ta puissance ne réside pas que dans ta magie, me coupe Céra, mais dans ce qui te motive à l’utiliser. Dans ce que tu es au plus profond de toi.
Je me tais, m’imprégnant de ses paroles assurées qui gonflent quelque chose en moi. Qui me rendent immédiatement plus forte et sûre de moi.
Ne doute plus jamais de toi, Petite étoile, car quand tu le fais, c’est nous que tu remets en question.
Nous.
Je ne serai plus jamais seule. Mes paupières me piquent alors que je la sens au bout du lien qui nous unit. Ses écailles noires et luisantes commencent à changer de couleur pour sceller notre avenir commun.
Je suis là où je dois être.
Le vent fouette mes joues, balaie mes cheveux et un fou rire me secoue alors que mes mains restent collées à la membrane rugueuse sous sa cuirasse. Tout mon corps tremble, je ne me suis jamais sentie aussi vivante.
C’est l’effet que je produis, ricane Céra.
Même chez tes ennemis ?
Un grognement amusé me parvient via notre lien naissant.
Oh oui, ils ne se sentent jamais plus en vie qu’au moment où ils regardent la mort droit dans les yeux.
Une nouvelle embardée me coupe le souffle. Céra vole toujours plus haut sans que je ressente le moindre froid. Elle navigue en terrain conquis au milieu des quelques nuages et je rêve pendant un instant de ne jamais retrouver la terre ferme.
Malheureusement nous allons devoir redescendre, tes formateurs nous attendent.
Une pointe de déception me perce le cœur.
On remontera très vite dans le ciel, me promet la dragonne. Nous avons deux ans pour leur prouver que nous sommes les meilleures.
Deux ans pour solidifier le lien, pour développer nos pouvoirs et nous faire un nom au sein de l’armée de Valorn.
Tu crois qu’on le sera ?
Céra émet un petit son dédaigneux tout en reprenant la direction de l’académie.
Bien sûr, Petite étoile. Ce ne sont pas les leçons de quelques grincheux qui pourront nous arrêter. Laisse-les t’apprendre les fondamentaux et je m’occupe du reste.
Du reste ?
Un nouveau rire résonne dans mon esprit.
Disons que j’ai quelques tours dans mon sac et que je suis réputée pour ça. Crois-moi, Astra, toi et moi, nous allons accomplir de très grandes choses ensemble.
Ensemble, pour le reste de ma vie.
Et rien que cette pensée me donne envie de voler encore plus haut avec elle.
CHAPITRE 1
Sept ans plus tard
Des flammes dansent autour de moi tel un cortège silencieux. Leur odeur gonfle mes poumons, le vent qui les anime brûle mes joues et leur éclat traverse mes paupières fermées. J’inspire, me gorgeant de leur puissance et de leurs mouvements, percevant le brasier se rapprocher de ma peau.
Ma respiration se cale sur les crépitements environnants. Mon cœur bat en rythme, submergé par un sentiment de bien-être, trop rare ces temps-ci.
La chaleur augmente tout à coup. Les flammèches lèchent désormais mes doigts et mes vêtements. Au milieu du chaos, chaque cellule de mon corps s’embrase et accepte l’offrande de la nature. Ma magie y répond sans craindre la douleur, laissant le feu m’atteindre et m’envelopper.
J’ouvre les yeux sur les lueurs vives et chaudes et accueille l’énergie qu’elles me communiquent dans chaque caresse. Je tends les bras et un sourire éclaire mon visage. Le brasier réagit, se tord, s’élève plus haut. Les murs de roche autour de moi reflètent la lumière dorée qui les éclabousse. Je suis au cœur de la destruction, m’y sentant plus vivante que jamais.
Invincible.
Un rugissement trouble soudain ma tranquillité.
Comme à chaque fois.
Mes muscles se tendent immédiatement et quelque chose change. Les flammes caressantes mordillent mes manches, ma peau. Je recule alors que le rugissement au-dessus de ma tête s’allonge pour devenir plus menaçant. Empli de promesses meurtrières.
Mon cœur cogne contre ma cage thoracique, l’instinct prenant le dessus. Je dois sortir d’ici.
Survivre.
Le cercle de feu se resserre et ne m’offre plus aucune échappatoire. Les muscles de ma gorge se contractent. Ma respiration se fait plus difficile. L’odeur que j’aime tant me comprime désormais la poitrine. Mon regard cherche une issue dans le dôme orangé qui va me submerger.
Astra, reviens.
La voix douce surgit dans mon esprit telle une ancre à laquelle m’accrocher. Un fil ténu qui tâche de me ramener à elle. Pourtant elle me paraît si loin dans cet océan de flammes. Ma magie se rétracte avant de s’étendre sous mes pieds. La terre tremble en réplique. Les craquements de la montagne répondent aux clameurs animales virevoltant dans le ciel.
Réveille-toi.
L’ordre me fait frissonner alors que le brasier fend le cuir de mes vêtements et s’attaque à mon épiderme. Mes yeux piquent sans qu’aucune larme ne coule sur mes joues. Elles s’évaporent avant même de s’échapper de mes paupières brûlantes.
J’étouffe.
Ma magie ne me protège pas.
La terre ne me protège pas.
Les flammes me consument alors que les rugissements terribles se rapprochent.
Réveille-toi.
Le même appel. La douceur s’est muée en inquiétude. La peur de mourir succède à la panique et je me recroqueville sur place, vaincue. Mes bras enserrent mes genoux, ma tête rentre dans mes épaules et…
Petite étoile !
Le hurlement terrorisé sous mon crâne me fait sursauter. J’inspire à pleins poumons tout en me redressant, le mirage flamboyant toujours présent derrière mes prunelles.
L’air brûlant s’estompe soudain, remplacé par une brise fraîche matinale qui couvre ma peau humide de frissons. Les rugissements dans mon esprit se dissipent également, substitués par le silence du camp encore ensommeillé.
Mes paupières finissent par s’ouvrir sur un ciel bleu pâle aux nuances orangées. Je me trouve à l’orée d’une des dernières forêts avant le désert d’Elkaris, là où j’ai arrêté la caravane la veille.
Et je viens de faire un cauchemar.
Tout va bien, Petite étoile ?
La voix de Céra résonne dans mon esprit et je porte ma main à mon épaule. Sous mes doigts, la marque qui me lie à la dragonne se fait plus chaude, me communiquant physiquement son inquiétude. J’aimerais trouver les mots pour la rassurer, mais s’il y a bien une chose qui est certaine dans notre monde, c’est qu’on ne ment pas à un dragon. Et surtout pas au sien.
J’ai fait le même rêve.
Le même qu’il y a un mois ?
Oui.
Je sens par notre lien qu’elle se contente de cette réponse concise, comprenant sans que je le dise que je suis encore secouée. Un grondement se diffuse sous mon crâne.
Tu en étais sortie plus vite la dernière fois.
Il m’a paru si réel. Bien plus qu’avant.
Je suis toujours assise sur ma couche, une couverture légère roulée en tas sur mes cuisses enveloppées de cuir souple. Je m’en libère rapidement, le soleil levant réchauffant assez l’atmosphère pour la rendre obsolète. Il ne fait jamais froid dans le royaume de Valorn, sauf au cœur de la nuit. C’est aussi pour cette raison qu’une simple toile a été suspendue au-dessus de ma tête pour me protéger des pluies fines et courantes dans la région.
Mon regard se porte sur la plaine dégagée face à moi. Les arbres se feront de plus en plus rares à mesure que nous avancerons vers le désert et je profite de ces derniers éclats de verdure pour me reconnecter à ma magie.
Les paumes posées à même le sol, j’en appelle à mon pouvoir, laissant une herbe d’abord mince s’épaissir pour s’enrouler autour de mes doigts. Je m’arrête quand d’adorables petites fleurs sauvages apparaissent et s’épanouissent sous ma tente de fortune.
Je peux revenir, m’informe Céra.
Je secoue la tête, même si elle ne peut pas me voir de là où elle se trouve.
Tu n’auras plus l’occasion de chasser une fois dans le désert.
Je n’aime pas te laisser après un mauvais rêve.
Ce n’est pas le premier.
Mais c’est celui où je ressens le plus ta détresse, grogne-t-elle.
La détresse ainsi qu’un pressentiment désagréable dont je ne me départis pas. Ma peau me brûle comme si les flammes consumaient toujours mes vêtements.
Tu n’es pas dans une montagne.
Les cauchemars ne sont pas forcément réalistes.
Ma dragonne grommelle sans répondre.
Ça t’agace parce que c’est l’unique endroit où tu ne peux pas vraiment m’atteindre.
Pas encore, corrige-t-elle. Quand notre lien sera plus fort, tu ne seras plus seule pour les affronter.
La chair de poule dévale mes bras en songeant aux années qui nous attendent. Plus nous passerons de temps ensemble, plus nous nous renforcerons. Plus nous ne ferons qu’une. Et vu tout ce que nous avons déjà réalisé en sept ans… mon excitation à ce sujet se communique via notre connexion et le doux rire de Céra me revient.
Patience, Petite étoile. Nous accomplirons de grandes choses ensemble.
J’y compte bien.
Les premiers membres du convoi s’éveillent peu à peu. Trois hommes ont commencé à préparer le petit déjeuner en silence. Des volutes grises s’élèvent depuis les cendres qu’ils ravivent.
Où es-tu ?
Dans les montagnes à l’est.
Des chèvres ? m’intéressé-je.
Des bouquetins.
Un grognement que j’ai appris à reconnaître me parvient. Celui de la prédatrice en chasse qui salive à l’avance. Je l’imagine voler le long des parois rocheuses, ses ailes majestueuses fendant l’air pour la maintenir en hauteur et le soleil se reflétant sur sa cuirasse d’un vert profond.
Je me visualise sur son dos, mes talons et mes mains enfoncés sous quelques écailles relevées pour accentuer notre connexion. Le vent fouette mes joues entre les crêtes longeant son cou serpentin alors qu’elle prend de la vitesse. Elle reste focalisée sur le flanc de la montagne. Je la sens se tendre sous mes jambes et sa queue pleine de pointes acérées bat l’air pour naviguer. Elle se fige soudain en étendant les ailes. Ses griffes obsidiennes se referment sur l’animal qui n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive.
Tu te souviens de ce qu’on a dit. On ne joue pas avec la nourriture.
Pas de souffrance inutile, concède ma dragonne.
Nous repartons dans une heure.
Je vous retrouverai.
Notre échange s’arrête aussi vite qu’il a commencé, la marque à mon épaule s’apaisant dans la seconde.
Je me lève, plie la couverture et roule ma paillasse que je range dans une de mes sacoches. L’odeur sous mes bras m’informe qu’un bain dans les prochains jours sera nécessaire, mais pour le moment, je me contente d’un tissu humide que je passe sur ma peau pour me rafraîchir. La sueur de la nuit s’estompe et j’éloigne un peu plus le cauchemar à chaque mouvement.
J’enfile ensuite la ceinture ainsi que les protections en cuir épais qui complètent ma tenue tout en nuances de brun et de vert et démêle les boucles de mes cheveux châtains du bout des doigts. Une fois que c’est fait, je tresse les longueurs avant de les repousser dans mon dos, puis sors sous le soleil.
L’effervescence gagne le campement. Après six jours de voyage depuis Valmiris, la capitale de Valorn, les soldats affectés au convoi ont trouvé leurs marques et le moral est plutôt bon. Tant mieux, il le faudra une fois dans le désert. Surtout si nous entrons dans une tempête de sable.
Je pourrai toujours essayer d’en contenir les tornades avec Céra, mais la volatilité des particules nous épuisera à la longue. Je préfère conserver notre énergie pour d’autres menaces.
Mes pas me conduisent vers un abri où un jeune homme dort, lèvres entrouvertes. Ses cheveux blond foncé sont plus ébouriffés que jamais et des taches de son tapissent son nez ainsi que ses joues.
— Céra, non ! crié-je en l’effleurant du bout du pied.
Les yeux de Hugh s’écarquillent immédiatement. Ses légers ronflements s’interrompent et il se redresse en plaquant la couverture contre son torse nu. La peur le fait reculer sur les fesses tout au fond de son abri.
— NON… AU SEC… Capitaine ?!
Le regard affolé de mon lieutenant tombe sur moi alors que je m’accroupis pour me retrouver à sa hauteur. Un sourire recourbe mes lèvres et je lui adresse un clin d’œil. Avec Hugh, le courant est tout de suite passé.
— Ça, c’est parce que tu as dit hier soir qu’elle restait petite pour un dragon.
Mes crocs taillent en pièces comme les autres, confirme ma dragonne dans mon esprit.
— Je… je suis désolé, je ne voulais pas…
Je secoue la tête tout en tendant la main vers lui pour l’aider à se relever.
— Ce n’est pas auprès de moi qu’il faut t’excuser, tu sais comment ils sont. Les dragons et leur orgueil…
Les humains et leur faible instinct de survie.
Céra ricane dans mon esprit et je me retiens d’éclater de rire. Hugh me dévisage comme si je le menaçais avec les dagues pendues à ma ceinture. Il s’accroche à ma main et je dois utiliser mes autres doigts pour le faire lâcher prise.
— Prépare un cheval pour moi, l’encouragé-je.
— Elle n’est pas là ?
La voix blanche du soldat me fait soudain culpabiliser. J’y suis peut-être allée un peu trop fort, mais moi aussi il m’a vexée. Il devrait pourtant savoir que ce n’est pas la taille qui compte.
— Elle est partie chasser, ça te laisse le temps de travailler sur tes excuses.
Il fait combien ? Soixante-dix, quatre-vingts kilos ?
Les questions de ma dragonne étirent tant mes lèvres que mes joues en deviennent douloureuses.
— Voyons, Céra, m’exclamé-je à voix haute, Hugh n’est pas un bouquetin ! Ah, je te jure, ces dragons !
Le soldat glapit et récupère ses affaires en vitesse, disparaissant dans le campement.
Tu es terrible.
NOUS sommes terribles, corrigé-je. Dépêche-toi de revenir, tu me manques déjà.
La communication se coupe et je prends mon petit déjeuner au milieu de mes hommes et des caravanes bâchées remplies à ras bord de grains de tous genres.
Une fois que Hugh m’a ramené une monture et que je grimpe en selle, je sonne le départ et notre convoi se remet en route vers le désert d’Elkaris.
Le soleil s’élève un peu plus dans le ciel et la chaleur se fait déjà étouffante alors qu’il n’a pas atteint son zénith. Une nouvelle pellicule de sueur couvre ma peau sous mes cuirs et je rêve de voler au milieu des courants d’air.
— Capitaine Henfall, m’interpelle Hugh en remontant la colonne des charrettes jusqu’à moi, je me demandais…
— Tu peux m’appeler Henfall tout court, Hugh.
— D’accord Capi… Henfall.
Mon attention se reporte sur lui et sur ses traits confus.
— Un problème ?
Le soldat dont l’épée bat la cuisse en cadence avec le pas de son cheval secoue la tête.
— Je me demandais… n’y voyez aucune critique… enfin je suis content, vous êtes… mais…
— Mais ?
— Pourquoi vous être portée volontaire pour protéger ce convoi alors que vous pourriez faire bien plus à Port Nyssar ou Port Draken ?
Les deux villes en question abritent les ports principaux de Valorn à l’ouest ainsi que les plus grosses garnisons commandées par des dragonniers en dehors de l’académie Skalden. C’est de là que partent toutes les opérations de surveillance le long des côtes jusqu’aux Crêtes Ardentes qui marquent la frontière avec le second royaume des Terres Mortelles, Ascalith. J’y réside la majeure partie de l’année et y prends mes ordres de mission.
— Tu aurais préféré que quelqu’un d’autre vienne à ma place ?
Hugh secoue la tête, de plus en plus confus, et je mets fin à son supplice.
— Elkaris a une signification particulière pour moi. Y acheminer les grains pour permettre à sa population de passer les prochains mois sonnait comme une évidence. J’étais libre et la mission partait.
En raison de sa position précaire entre le flanc d’une montagne et un désert brûlant, la cité d’Elkaris ne peut cultiver des champs comme à Valmiris. Les Elkariens dépendent totalement des convois terrestres provenant de la capitale, dont celui que je suis chargée de protéger.
— Vous avez de la famille là-bas ?
Je secoue la tête, resserrant mes doigts sur mes rênes. Mon regard se perd sur l’horizon où les premières dunes se dévoilent.
— Il y a un orphelinat tout au sud de la ville, expliqué-je, celui d’où vient ma sœur aînée. Rendre à cet établissement une part de la joie qu’elle a donnée à mes parents me paraît être une raison valable pour vous accompagner.
Je n’en dis pas plus, laissant mes pensées divaguer vers ma famille résidant à quelques kilomètres de Port Draken. Mon cœur se gorge d’amour quand je songe à Elyne, ma grande sœur, et à son sourire éclatant lorsqu’elle est avec nos parents. Je ne la remercierai jamais assez d’avoir croisé leur route au moment où le désespoir grignotait leurs âmes.
Mon arrivée quelques années plus tard, de façon naturelle, n’a rien changé à leur lien, bien au contraire. Notre famille s’est soudée autour du « petit miracle » que je représentais. Et c’est parce que ma mère a fait la paix avec elle-même sous un ciel scintillant d’étoiles que j’ai été baptisée Astra.
Seuls mes parents, Elyne et Céra, parfois, m’appellent ainsi. Pour les autres, je suis la capitaine Henfall, dragonnière de Céra, élémentaire de terre et prochain cauchemar personnifié des Ascaliens.
— Combien je te dois pour la partie d’hier ? lancé-je pour changer de sujet.
— Rien qui ne puisse être effacé en jouant de nouveau ce soir, s’amuse Hugh d’un air malicieux.
— Je vois, je te paie en humiliation.
— Pas quand vous jouez contre le champion du campement !
— Champion autoproclamé, ricane un autre soldat non loin de nous.
— Je t’ai battu toi aussi, non ? rétorque Hugh.
— C’était un coup de chance.
— Joue avec nous ce soir et tu verras !
— Et en dehors de me battre à plate couture, que souhaites-tu miser ? relancé-je le champion en titre.
— Si je gagne, répond Hugh, le regard brillant, vous nous raconterez la bataille de la Baie et nous serons quittes.
— Je l’ai déjà racontée il y a deux jours, m’amusé-je.
— Je ne m’en lasse pas, insiste le soldat. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vous écouter nous donne envie de nous dépasser. De donner le meilleur.
Je me sens rougir sans pouvoir m’en empêcher. Je serre les dents pour contenir l’émotion qui me submerge face à tant d’admiration sincère.
— Ce n’était pas…
Laisse-les rêver un peu, intervient Céra. Il a raison, il y a de quoi être fière de toi.
De nous, corrigé-je.
— Merci, Hugh, capitulé-je. Si vous gagnez, je vous la raconterai de nouveau ce soir.
— Marché conclu ! s’enthousiasme le soldat.
Hugh me tend la main, que je serre. Céra gronde en douceur dans mon esprit, satisfaite, et je m’enfonce un peu dans ma selle. Mon second prend ensuite les devants et organise les relais entre les cavaliers jusqu’à ce que nous fassions une pause en milieu d’après-midi.
Avec les montagnes qui nous encerclent, le soleil disparaîtra assez tôt du ciel. J’en profite pour fermer les yeux et me reposer, espérant tenir les cauchemars éloignés. Cette fois-ci, c’est un succès, mais je ne peux empêcher le mauvais pressentiment qui étreint mon cœur depuis ce matin de s’intensifier.
Quand j’ouvre les paupières et me redresse, un éclat derrière une des dernières collines verdoyantes avant le désert capte mon attention.
Mon regard balaie les environs. Les caravanes sont arrêtées les unes derrière les autres et nous nous trouvons dans une petite cuvette cerclée de buttes.
Je saisis Hugh par le bras, l’adrénaline rugissant dans mes veines. Il n’y a plus d’éclat au sommet de la colline, mais mon instinct me souffle qu’il va réapparaître.
— Prépare les hommes, chuchoté-je dans son oreille, nous ne sommes plus seuls.
CHAPITRE 2
Je ferme les yeux et écoute. Occultant les sons des épées tirées de leurs fourreaux à mes côtés, éloignant les respirations agitées des soldats, je me concentre sur ce qui se trouve devant nous.
Là.
Des roues crissant sur l’herbe.
Des pieds frappant le sol.
Mes talons bien ancrés dans le sable, je me connecte à la nature et remonte les veines de vie jusqu’aux brins écrasés. Leurs lamentations pincent mon cœur et je leur envoie ma force. Doucement, très doucement, les dizaines d’éléments malmenés s’épaississent pour grandir afin de s’enrouler autour des rayons qu’ils trouvent.
Les roues s’arrêtent.
— En position, soufflé-je.
Les soldats menés par Hugh se séparent et m’entourent de façon à me protéger au besoin. Lames brandies, arcs tendus vers les collines, le souffle court et les muscles bandés, ils patientent. Des boucliers complètent la ligne qu’ils forment autour de moi.
La marque à mon bras chauffe tout à coup.
J’arrive, je ne suis plus très loin.
Ils nous encerclent, révélé-je, tu peux faire une entrée en piqué.
Avec plaisir.
Je les retiens tant que je peux.
La magie vibre dans tout mon corps, puisant dans mon énergie avec intensité en raison de l’éloignement de Céra. Nous sommes plus fortes lorsque nous sommes ensemble, mais la nature est bien faite. Nous, dragonniers, avons la puissance suffisante pour patienter jusqu’à l’arrivée de nos compagnons. Et quand ils sont là…
— À mon signal, archers.
Je laisse mes pouvoirs gagner en ampleur, la terre tremblant sous mes pieds, et quand je baisse le bras, les premières flèches s’élancent en cloche, bien hautes dans le ciel. Quelques râles percent le silence et les pas devenus plus furtifs reprennent leurs mouvements.
— Pas de quartier, rappelé-je aux soldats, le Royaume de Valorn ne tolère en aucun cas le brigandage.
— Protégez coûte que coûte le convoi, ordonne Hugh.
L’éclat surpris en haut de la colline se multiplie soudain. Une dizaine de pillards apparaissent à l’horizon, le soleil couchant effleurant les buttes.
Au moment où des cris gutturaux leur échappent, je relâche mes pouvoirs.
Un courant violent traverse la plaine jusqu’à les atteindre, fissurant le sol sous leurs pieds pour les faire tomber face contre terre. Ceux qui ont réussi à rester debout rencontrent des pierres lancées à pleine vitesse dans leur direction. Leurs corps se tordent de douleur et s’effondrent.
D’un geste du bras, j’en appelle à la nature et l’herbe fine se meut en racines épaisses qui fouettent l’air.
Frapper, immobiliser, étouffer.
Laisse-m’en un peu, grommelle Céra.
— Deuxième vague ! crie Hugh, épée levée.
De nouveaux pillards se précipitent vers nous, cette fois-ci de tous les côtés, et ma magie prend le contrôle pour les repousser et les ralentir.
Certains de mes adversaires plus agiles que d’autres parviennent à surmonter les obstacles que je leur oppose, sautant par-dessus les failles et évitant les racines implacables. La majorité, d’ailleurs, y arrive.
Ils atteignent le bas de la colline.
Bien trop vite.
Je calme ma respiration pour apaiser mon cœur qui tambourine tout à coup dans ma cage thoracique. Mon esprit analyse la situation et n’apprécie pas du tout ce qu’il constate.
Ils ont été formés !
C’est comme ça qu’ils survivent en tant que hors-la-loi, tempère Céra.
Pour des hommes qui ont échappé à la conscription, ils sont très entraînés ! Ce n’est pas habituel !
L’inquiétude se referme en étau autour de ma poitrine et de ma gorge. Céra pousse vers moi toute la sérénité qui l’habite pour la faire mienne et je retrouve un minimum de lucidité.
J’arrive.
Ma magie continue de vibrer autour de moi, refoulant et attaquant les vagues successives de pillards, mais sans parvenir à leur faire assez peur pour qu’ils fuient.
L’adrénaline rugit dans mes veines tandis que le mauvais pressentiment qui me suit depuis mon réveil s’intensifie.
— Tenez vos positions ! hurle mon lieutenant.
Les brigands atteignent la ligne des soldats menés par Hugh. Le sol tremble sous le choc des lames contre les boucliers et je me stabilise en usant de mes pouvoirs.
Grands, solides, nos adversaires ressemblent à s’y méprendre à des guerriers et pas aux pillards habituels. Pourtant, ils portent leurs vêtements. Des tenues légères teintes en noir renforcées aux articulations par du cuir épais et brun. Un masque recouvre le bas de leurs visages pour leur éviter d’être reconnus. C’est cependant la lueur dans leurs regards qui m’alarme. Je l’ai déjà vue. Seulement sur des champs de bataille, dans les yeux d’hommes en mission qui n’ont rien à perdre.
Au même moment, une odeur de brûlé me parvient.
Je tourne la tête, la nature répondant toujours à mon appel, mais plus faiblement.
Des flammes lèchent la structure d’une des caravanes. Une flèche embrasée s’est enfoncée dans le bois à proximité du toit en toile.
— Le chargement ! m’écrié-je.
— Resserrez la ligne ! ordonne mon lieutenant. Défendez la capitaine !
Je m’élance, usant de mes pouvoirs pour me dégager un chemin jusqu’à l’arrière laissé sans protection. Ils ne sont pas venus pour voler la cargaison, mais pour la brûler.
Céra ! Ils détruisent les provisions !
Le sang pulse entre mes tempes alors que je lève les mains et qu’une racine saisit la flèche incandescente pour l’arracher afin de l’enfouir dans la terre. Puisant un peu plus dans mes réserves, des secousses au sol soulèvent de la poussière mêlée à du sable et projette le tourbillon sur le feu s’attaquant désormais au bois.
Céra ! l’appelé-je alors qu’elle ne me répond pas.
Ma paume monte à ma marque, chaude sous le tissu. Une vague de panique submerge mon cœur.
Céra !
Je balaie la zone du regard, ne me laissant pas envahir par les cris des soldats malmenés, par le choc du métal et les vies qui se transformeront à jamais. Pour ceux qui survivront.
Je m’accroupis juste à temps pour éviter un projectile qui s’enfonce dans la carcasse de la caravane. D’autres flèches enflammées sont envoyées contre le convoi. Je vois avec horreur l’une d’entre elles se planter dans une toile.
Petite étoile, me parvient la voix de ma dragonne.
Le soulagement m’étreint la poitrine tandis que je soulève des murs de terre autour des différents chargements. Des gouttes de sueur dévalent mes tempes. L’atmosphère se remplit de cendres.
Céra ?
Tu avais raison.
Le calme dans son ton me glace le sang. Les mains levées devant moi, je maintiens les remparts, ajoutant toujours plus de terre, les faisant monter plus haut.
Un dragon m’a prise en chasse.
Un…
Par le Ciel.
J’en perds un instant le lien avec ma magie et les monticules dressés se fissurent, permettant à de nouvelles flèches de passer. L’une d’entre elles érafle mon bras et je recule, les dents serrées.
Il me chasse, sans m’attaquer.
Pourquoi ?
Pour que je ne te rejoigne pas.
Exactement ce que je ne souhaitais pas entendre. Pourtant, c’est aussi ce que me soufflait mon esprit depuis le début sans que j’y croie.
Comment des Ascaliens ont-ils pu atteindre le centre de Valorn sans être arrêtés ? Par où sont-ils passés ? Que veulent-ils ? Pourquoi attaquer ce convoi spécifiquement ?
Cette fois-ci, je ne peux lutter contre la peur qui monte dans tout mon corps. Je relève les remparts alors qu’un de mes soldats tombe au sol, vaincu. D’autres se sont également effondrés, obligeant Hugh et les derniers encore debout à redoubler d’efforts. Mes hommes se démènent et leurs actions, leurs coups d’estoc et leurs grognements me redonnent de la force.
Ils n’auront pas ce chargement.
Je me le promets.
Je ne suis plus très loin, m’informe Céra.
Son ton haché m’inquiète. Je n’ai pas le temps de m’y attarder, car un rugissement dans le ciel désormais sombre me fait lever la tête.
Il n’y a pourtant rien.
Mais je ne me laisse pas duper.
Je connais les pouvoirs des dragons et le camouflage en fait partie. Ils peuvent tout à fait se rendre invisibles pour mener une attaque. Très pratique, cet état ne dure cependant pas longtemps.
Il y a un autre dragon, l’informé-je.
N’engage pas, me prévient Céra.
Je ne le laisserai pas cramer le convoi.
Pas alors qu’Elkaris compte dessus. L’orphelinat qui a sauvé Elyne en a besoin pour tenir les prochaines semaines. Je pense aux sourires des enfants, à leurs corps minuscules déjà sous-alimentés. Je ne peux pas les abandonner.
Petite étoile, n’engage pas.
L’affolement de Céra remplace sa sérénité habituelle.
Je vais seulement l’obliger à se révéler.
Derrière mes remparts de terre pris d’assaut par les projectiles de nos ennemis, je me concentre sur l’horizon à la recherche de la moindre variation. Les secondes passent sans que la créature apparaisse. Ce qui signifie qu’elle est puissante. Qu’elle est liée avec son dragonnier depuis longtemps.
Aucun hurlement de sa part ne vient couvrir les sons de la bataille autour des caravanes.
Jusqu’à ce que je repère une ondulation dans le ciel éclairé seulement par les flèches embrasées fendant l’air.
J’en appelle un peu plus à ma magie, le souffle court, et propulse une racine dans sa direction. Le claquement d’une mâchoire acérée se refermant dessus se réverbère jusque dans mes os. Les vagues transparentes se déplacent en cercles et je relance mon pouvoir vers elle.
Là, un rugissement me répond, suivi d’un torrent de flammes bleues.
La créature apparaît, gigantesque.
Ses écailles couleur nuit se fondent dans la voûte obscure qui nous surplombent. Son profil reptilien me tord autant le ventre de peur que d’admiration. Les crêtes le long de sa colonne vertébrale jusqu’au bout de sa queue pointue me font penser à celles de Céra. Je vois à peine son dragonnier, mais ressens son pouvoir.
Astra, je suis là !
Au même moment, le dragon ennemi ouvre son énorme gueule et propage des flammes bleutées sur les caravanes. J’ai tout juste le temps de me protéger avec ma magie, projetant un dôme de terre au-dessus de ma tête. La chaleur étouffante qui m’entoure me coupe le souffle. Je ne flanche pas, ne cède pas à la panique et ignore les cris alarmés de mes hommes.
Car les guerriers ascaliens n’ont pas ralenti.
Accroupie au sol, le bras levé au-dessus de mon crâne pour me défendre, je laisse mon regard dériver sur le champ de bataille.
Les yeux ouverts et vides de Hugh me fixent. Le sang autour de sa bouche est déjà sec. Une large tache sombre a envahi le tissu sous son plastron en cuir et je sais qu’il ne se relèvera pas. Des dés sont tombés de la poche de son pantalon. Des dés qu’il n’aura plus l’occasion de lancer. Le souvenir de ses doigts serrant les miens il y a quelques instants et de son sourire alors que nous nous promettions une partie au soleil couchant me pétrifie. Détourner le regard me demande un effort que seule ma formation militaire me permet de fournir.
Le peu de soldats encore debout fuient face à l’agresseur, préférant sauver leurs vies que respecter leurs serments.
Ma gorge se comprime, m’empêchant de déglutir. La zone n’est plus que cimetière. Nos ennemis se rapprochent désormais de moi, leur dernier obstacle, et seul le rugissement de Céra les fait flancher. Ils se baissent, à l’affût, mais ne reculent pas. Car ils se sentent protégés.
Ils le sont.
La créature dans le ciel incendie tout ce qui nous entoure, n’épargnant pas une caravane.
Petite étoile !
L’air brassé par les ailes de ma dragonne renforce le brasier qui s’attaque aux structures en bois.
L’une d’entre elles, juste face à moi, cède sous l’intensité, libérant une montagne de grains calcinés au sol. Au milieu du stock détruit, des éclats argentés tirant sur le vert reflétant le feu.
Ce sont des…
Astra ! Attention !
Mue par l’instinct, je roule par terre, échappant de peu à une nouvelle salve de flammes. Je bondis sur mes pieds, mon pouvoir à l’agonie, et tente de m’éloigner de la fournaise. Mes poumons me brûlent et l’horreur danse devant mes yeux.
Un incendie.
Comme dans mon rêve.
Ce n’est pas comme dans ton rêve ! gronde Céra.
Plus aucun son ne me parvient en dehors des pulsations de mon cœur et de sa voix.
Ma dragonne monte dans le ciel, telle une comète prête à entrer en collision avec son adversaire. Le choc des deux masses éclate dans l’atmosphère et je perçois sa rage à travers notre lien.
Où est le deuxième dragon ?
Il s’est désengagé quand je suis arrivée.
Pourquoi ?
Je n’en sais rien.
Ses griffes acérées grattent contre les écailles de la créature bleue alors qu’un torrent de pluie provoqué par l’autre dragonnier s’abat sur nous. Pas assez cependant pour éteindre les flammes. La vapeur se mêle à la fumée et rend l’atmosphère étouffante. Je ne peux m’empêcher de tousser.
Astra, va-t’en !
Je ne te laisse pas !
C’est mon rôle de te protéger !
C’est le mien aussi !
L’élémentaire d’eau cherche à alourdir les ailes de Céra. Ça fonctionne. Ma dragonne a de plus en plus de mal à se maintenir face au déluge qui se déverse sur elle. La pluie transformée en fines aiguilles me pique les joues. Céra rugit de nouveau, cette fois-ci de douleur. La mâchoire de son adversaire s’est refermée sur son cou.
— Céra ! hurlé-je à pleins poumons.
Le désespoir puise dans mes dernières réserves, se propage à notre lien pour piocher un peu dans les siennes, immensément supérieures. Je lève les mains et laisse la magie de la terre m’emporter dans un cri. Des dizaines de racines se projettent dans le ciel pour frapper la créature bleu nuit qui lâche ma dragonne en émettant un hurlement bestial.
Céra tombe soudain en flèche, alourdie par la pluie piquante. Ma respiration se coupe. Elle parvient à se stabiliser juste avant de s’écraser au sol. Je me mets à courir vers elle, contournant les caravanes embrasées et qui se consument désormais à toute vitesse.
Céra !
Des fouets humides se précipitent tout à coup dans ma direction. Je les esquive, mais pas assez vite. L’un d’eux claque à proximité de mon visage et sa langue me brûle la peau, les lèvres. Je retiens un cri de souffrance alors que mes genoux cèdent.
Je ne peux pas la perdre.
Oubliant le feu ainsi que le goût du sang tapissant désormais ma bouche, je prends appui sur mes mains et me relève en grognant de rage. Ma vision se brouille au milieu du déluge.
— CÉRA !
Mon hurlement balaie tout sur son passage alors que je fixe sa stature massive.
Je suis là, Petite étoile.
Une caresse remonte le long de notre lien et mon cœur comprimé dans un étau s’en libère.
Debout sur ses quatre pattes, la marque des crocs du dragon dans son cou suintant légèrement, Céra bande les muscles et dévisage la créature dévastatrice qui nous fait face.
Si le deuxième arrive, tu t’en vas, m’annonce-t-elle.
Je ne partirai pas.
Ils ne veulent pas me tuer, tu sais très bien comment ça se passe.
La vie d’un dragon est sacrée pour nos royaumes, que nous soyons Valorniens ou Ascaliens.
Parce qu’un dragon survit à la mort de son cavalier et la disparition de celui-ci rompt seulement leur lien, lui permettant de trouver un autre partenaire.
Mais pas l’inverse.
Ce qui met une cible dans mon dos.
La créature bleue atterrit au sol, soulevant massivement des gouttes boueuses. Deux fois plus gros que Céra, il nous fait face sans que je distingue son dragonnier caché entre ses omoplates.
Va-t’en, m’ordonne Céra. La cargaison est détruite, c’est fini.
Je ne bouge pas, réfléchissant à toute vitesse.
Pourquoi ont-ils attaqué ce convoi ?
Au moment où notre adversaire ouvre sa gueule pour consumer le reste des caravanes, je soulève un nuage de poussière. Hors de question qu’il élimine les preuves qui peuvent me permettre de remonter jusqu’à lui.
Non ! rugit ma dragonne.
Plusieurs hurlements se font entendre en même temps. Le sien sous mon crâne, celui face à nous et un dernier au-dessus de nos têtes.
J’ai tout juste le temps d’apercevoir une ombre dans le ciel alors qu’une colonne d’eau en forme de lance fuse dans ma direction. Vidée, épuisée, je mets une seconde de trop à réagir.
Mais pas Céra.
Son aile majestueuse et si belle lors de nos vols sous le soleil couchant se tend devant moi malgré l’eau qui en gorge la membrane. Je perçois le moment où la lance transperce le cartilage juste sous son articulation. Son unique point faible.
Un feu terrible se propage via notre lien.
Petite étoile !
Non !
Je me retrouve à genoux, une douleur violente se diffusant dans mon corps. Le souffle me manque. Mon cœur ralentit. Les pleurs de Céra fendent mon âme. Les pulsations qui me terrifient et me font mal deviennent si intenses que je ferme les yeux.
D’autres hurlements me parviennent. Lointains.
Ma conscience s’endort et je sens ma tête taper contre le sol. Tous mes muscles se détendent. La pluie glaciale m’atteint à peine, désormais. Mes paupières s’alourdissent un peu plus. J’avais un mauvais pressentiment. Et contrairement à mon rêve, je ne suis pas entourée de flammes vengeresses.
Seulement d’un noir profond.
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A très vite !
Bénédicte P. Durand