⚠️ Tome 2 du Serment des cimes
risque de spoil
CHAPITRE 1
Neven
Le soleil se lève pour la troisième fois sur les Eaux de l’exil au moment où je penche mon visage vers la poitrine d’Astra.
Un minuscule souffle de vie chatouille immédiatement la pointe de mon oreille. Chaque battement régulier de son cœur compose une douce musique à laquelle je m’agrippe.
Allongée en travers des crêtes de Talyn, sa tête repose dans le creux de mon coude. Mon autre bras enveloppe sa taille pour la maintenir en sécurité, en plus de la sangle passée sous ses aisselles qui l’accroche à la dragonne. Ses jambes repliées frottent contre ma cuisse et mes ombres écartent le froid mordant sa peau à peine couverte par sa robe de soirée.
Comment va-t-elle ? demande Talyn dont les ailes vibrent à intervalles réguliers au-dessus de la surface miroitante.
Toujours inconsciente. Je n’aime pas la garder dans cet état.
Tu le fais pour son bien.
Elle ne sera sûrement pas d’accord avec toi.
Qu’elle vienne me le dire elle-même.
Son ton carnassier m’arrache un léger sourire. Le premier depuis notre départ.
Stabilise-toi, exigé-je.
La dragonne ralentit, planant au-dessus de la mer. La houle paraît calme, mais je ne me laisse pas tromper. Plus nous nous approchons du cœur de l’océan séparant les Terres Mortelles des Terres Immortelles, plus son intensité va augmenter.
Je resserre ma prise autour des épaules d’Astra et passe mon sac à dos devant nous. Une fois celui-ci ouvert, j’écarte les croquis volés et récupère une des fioles préparées par Ysil.
Cette humaine est la prévoyance incarnée, commente ma dragonne tout en gardant sa trajectoire.
C’est pour ça que je l’ai choisie.
Je débouche l’élixir fae, le penche sur les lèvres de la dragonnière et incline sa tête pour l’obliger à en avaler le liquide.
Utilisé majoritairement pour maintenir en vie nos blessés les plus graves le temps de les ramener derrière nos lignes lors d’un combat, nous avons détourné son usage pour répondre à nos besoins actuels. Comme celui de bloquer les fonctions vitales d’un ennemi que nous venons de kidnapper.
Un gémissement à peine audible s’échappe de la gorge d’Astra, dont le visage s’enfouit dans mes vêtements. Je range le flacon, récupère un bout de viande séchée et bascule le sac dans mon dos.
Quelle est la situation chez Drys ?
Je tourne la tête vers la droite au moment où je pose la question. Mon ami se trouve à une dizaine de mètres, tandis que Nahaig vole du côté opposé.
L’usurpatrice s’est calmée, même si elle tente toujours de brûler les griffes de Qelras pour lui faire lâcher prise.
Nira sait pourtant que ça ne sert à rien. Seul l’Ignis peut blesser un dragon.
N’essaierais-tu pas à sa place ?
L’emmener avec nous n’était pas l’idée du siècle. Surtout quand je vois les risques que doit prendre Drystan pour lui donner à boire et à manger.
Elle est un atout pour nous, rappelle Talyn. Sa vie pour le corps de Céra.
En espérant qu’Ashbourne ne décide pas qu’il se fiche tout à coup d’elle et de ce qu’elle représente.
Son dragon ? lancé-je.
Il nous suit encore, mais n’engage pas. Il a été bien amoché.
Je reporte mon attention vers l’immensité brillante et désormais tumultueuse où se reflètent les rayons naissants du soleil. Les vents contraires tourbillonnant autour de nous s’accentuent et mobilisent toujours plus de mes ressources pour les écarter.
Nous y sommes presque, confirme Talyn. Tu es prêt ?
Je ne quitte pas des yeux l’horizon et le creux sombre qui grossit à mesure que nous volons dans sa direction.
Demande au dragon rouge de se rapprocher.
Un grognement agacé emplit l’air.
On pourrait le laisser se débrouiller.
N’est-ce pas toi qui disais que l’usurpatrice était un atout pour nous ? S’il meurt aspiré par le gouffre…
Talyn se tait pendant quelques secondes jusqu’à ce que sa confirmation me parvienne.
Il arrive, mais restera à une vingtaine de mètres.
Son ton catégorique ne laisse place à aucune négociation. Ce qui va me contraindre à étendre davantage mes pouvoirs pour l’atteindre.
Mes réserves sont pleines, souligne Talyn.
Nous retombons dans le silence pendant les minutes qui suivent. Seul le froissement des ailes de la dragonne parmi les courants d’air vient troubler le calme environnant.
Je replie un peu plus mes bras autour d’Astra alors que le maelström dans l’océan s’élargit.
Dis à Drys de s’accrocher et aux dragons de ne pas lutter contre ma magie.
Et si Qelras lâche l’usurpatrice ?
S’il la lâche, les quelques semaines qu’il a passé à patrouiller loin de Drystan se transformeront en années.
Il parie que tu n’oseras pas, ricane Talyn.
Qu’il tente sa chance pour voir.
Un grondement amusé s’enroule autour de notre lien, jusqu’à ce qu’une certaine anticipation le remplace.
J’attendais ce moment depuis notre rencontre, dévoile ma dragonne sans dévier de sa trajectoire.
Je ne pensais pas qu’il arriverait aussi vite.
Ce n’était pas le plan. Ce n’était pas comme ça que je comptais rentrer chez moi. Dans l’urgence et sans préparation.
Les battements d’ailes de Talyn gagnent en vigueur alors que les vents autour de nous s’accentuent. La masse dans l’océan ne fait que s’agrandir.
Elle doit faire au moins deux kilomètres de large maintenant, commente Talyn. On pourrait la contourner.
Ce serait beaucoup plus long, tranché-je. Nous n’avons presque plus d’eau. Et si des hommes d’Ashbourne nous poursuivent, je préfère qu’ils nous pensent fous ou morts.
Que Tharok t’entende, conclut ma dragonne en donnant une nouvelle impulsion.
Notre groupe avance toujours, l’océan révélant toutes ses nuances et le tourbillon s’enfonçant dans ses eaux profondes. Je contiens juste assez mes ombres pour permettre au courant de nous attirer.
Drys ? lancé-je.
Qelras ne lutte pas et se laisse porter. Nahaig a plus de difficulté, mais conserve la trajectoire.
Assure-le qu’il n’arrivera rien de mal.
Il me demande de te transmettre qu’il ne préfère pas croire les paroles d’un Briseur d’ailes tel que toi.
Il me donne enfin un surnom, ironisé-je.
Je te passe les mots plus fleuris qu’il a employés pour désigner ceux de ton espèce.
Ordonne-lui de le laisser m’approcher de ses ailes s’il veut survivre dans les prochaines minutes.
Le rugissement soudain de Talyn balaie le ciel et je sens immédiatement les dragons resserrer les rangs.
Les yeux ouverts et fixés sur le tourbillon furieux que nous nous apprêtons à survoler, j’autorise mes pouvoirs à gonfler dans mes veines et à s’étendre autour de nous jusqu’à lécher les écailles des créatures à notre suite.
Mes ombres se positionnent sous les ventres de Qelras, Nahaig et du dragon rouge. Les deux derniers mugissent à leur tour, loin d’être satisfaits de la situation.
Astra s’agite tout à coup entre mes bras, réagissant certainement à l’appel de la créature noire. Ma main appuyée sur sa taille remonte et caresse sa joue.
— Tout va bien, chuchoté-je, mes mots emportés par le vent dont je ne nous protège plus.
Astra niche un peu plus son nez dans mes vêtements, les paupières closes, les traits apaisés. Je décale une mèche de son visage pour la positionner derrière son oreille. Aucune écaille ne vient recouvrir son épiderme et je m’abîme un instant dans sa contemplation.
Malgré les sillons creusés par les larmes marbrant ses joues, elle dégage encore toute la force et la douleur qu’elle a fait exploser à Valmiris.
Seul son état végétatif actuel l’empêche de révéler l’ampleur de sa haine envers nous. Et j’avoue en profiter. C’est sûrement la dernière fois que je la tiens entre mes bras…
Le froid autour de nous s’intensifie et parsème sa peau d’une légère chair de poule. Ma main retombe au niveau de sa taille et je resserre mon étreinte.
— Tout va bien, répété-je, malgré le rugissement du vent et le fracas des vagues en contrebas.
Les courants qui nous aspirent gagnent en intensité au point que ma poitrine se comprime. Maintenir ma position sur le dos de Talyn exige toute ma concentration alors que mes ombres s’échinent à protéger nos compagnons.
Nous y sommes, annonce la dragonne, plus de retour en arrière possible.
Dès que nous entrons dans l’œil du cyclone, celui qui oblige les bateaux quittant les ports humains à emprunter une route bien plus au sud, la force de l’ouragan se déverse sur nous. Je me penche sur Astra pour la protéger des bourrasques. Mes jambes se crispent autour de ma dragonne dont le corps tout entier vibre. Les ailes de Talyn se bloquent, rigidifiées par mes ombres qui les empêchent de se briser et les maintiennent en l’air.
Des plaintes horrifiées tourbillonnent autour de nous, venant de toutes parts. Celles de Qelras. De Nahaig. Celles plus lointaines du dragon rouge qui me vide de mon énergie.
La voix effrayée de Nira est aussi avalée par le vent.
Je ne regarde pas dans sa direction, focalisé sur la spirale sous nos pieds. Les Eaux de l’exil portent bien leur nom.
Personne ne vient jamais ici.
Personne n’ose.
Aucun dragon doté d’un minimum d’instinct de survie ne franchit le gouffre divisant les Terres Mortelles des Terres Immortelles en ce point-là. Les faes non plus.
Cette voie maritime a été fermée lors de la Séparation.
À l’origine, l’océan que nous survolons n’était qu’une immense plaine dont le nom a été oublié. Là où l’Éclat rouge s’est déroulé, là où dragons et faes sont morts lors d’une lutte ancestrale où les seconds souhaitaient asservir les premiers.
Un trop-plein de magie a scellé le sort de notre monde : une déflagration a écarté définitivement ce qu’il restait de nos territoires.
Songer au passé m’aide à me focaliser sur les courants cherchant à nous emporter, à les repousser, à les annihiler. Mais la vitalité de l’ouragan est bien supérieure à celle que nous avions estimée. Et je dois soutenir quatre dragons au lieu d’un seul.
Ce n’était pas du tout le plan.
Quand cette pensée me submerge, je vois soudain Qelras s’affaisser, sa couleur se mêlant à celle tumultueuse de l’océan furieux et son cri déchire le cyclone. Mon propre cœur tombe dans ma poitrine.
Pas Drys.
Pas après tout ce que nous avons traversé ensemble. Il est ce qui se rapproche le plus d’un frère.
Je ferme les yeux pour sentir le surplus de magie que je pousse dans sa direction, pour consolider mes ombres et les enrouler autour des ailes palpitantes de peur du dragon. Au moment où elles entrent en contact avec sa cuirasse, la créature bleue cesse de se débattre et accepte mon aide.
Les remonter me tire un râle de douleur. Me brûle les poumons. Je n’entends plus rien à part le sang pulsant contre mes tempes.
Bientôt le centre, m’informe Talyn, dont la voix se parsème d’appréhension.
On peut le faire, l’encouragé-je.
Tu t’affaiblis à vue d’œil.
On va y arriver, répété-je, autant pour elle que pour moi.
Au même moment, une nouvelle onde d’énergie balaie toutes mes terminaisons nerveuses. Ma dragonne m’ouvre l’accès à ses réserves, se mettant ainsi en danger. Dans tous les scenari nous amenant à traverser ce cyclone, il n’en a jamais été question.
Talyn…
Toi et moi, Neven. Toujours.
La certitude dans ses mots réchauffe mon cœur glacé par la fatigue. Je creuse un peu plus dans notre connexion, m’alimentant de la force couvant dans son corps puissant.
Le poids dans ma poitrine s’allège à mesure que nos énergies se mêlent et que nous survolons le tourbillon impétueux. En dehors des claquements du vent, je ne perçois plus un bruit. Plus un cri. Les dragons enveloppés par notre magie guettent la fin de l’enfer et l’usurpatrice a sombré dans l’inconscience entre les griffes de Qelras.
La suite de la traversée se fait dans le silence complet. Le temps semble se suspendre.
Mes jambes contractées tremblent d’efforts et je m’accroche au corps d’Astra qui ne réagit pas, toujours plongée dans des contrées inaccessibles.
Presque, souffle Talyn.
Je la vois aussi. La fin du tourbillon. Notre échappatoire.
J’accentue la pression. Pousse mes ombres vers l’avant. Les maintiens contre les vents nous tirant vers l’arrière et…
Quand les rayons du soleil effleurent le sommet de mon crâne, je relâche enfin ma respiration.
Des rugissements de joie éclatent dans le ciel tandis que je rétracte mes pouvoirs, fébrile.
Nous sommes tous vivants.
Toi et moi, Neven, toujours, répète Talyn, dont l’excitation se teinte de soulagement. Qelras n’a pas fait tomber l’usurpatrice.
Tant mieux pour lui.
Mon regard se porte vers le dragon bleu nuit et son cavalier. Un signe de la main de Drystan détend totalement mes épaules.
Nahaig cherche un nouveau surnom à te donner.
Un éclat de rire monte depuis mon ventre et je ne peux le contenir. Je tourne mon visage vers le soleil, le laissant réchauffer mes joues et ferme les yeux.
Les heures suivantes sont calmes.
Le dragon rouge a repris ses distances. Le jour disparaît au profit d’une nouvelle nuit et j’use des réserves de Talyn pour accélérer notre voyage. Au petit matin, des cumulus s’accumulent entre nous et l’océan, parfaits pour nous éviter d’être repérés par les faes que je sais surveiller les côtes. Qelras se camoufle de temps à autre pour piquer vers la mer et nous informer de notre position.
Terre en approche, m’annonce Talyn.
Que Nahaig reste à couvert.
Rien à signaler.
Ma dragonne plonge tout à coup vers le sol. Le corps d’Astra se retrouve totalement collé au mien et mes bras s’enroulent autour de son dos, son visage dans le creux de mon cou. Lorsque Talyn se stabilise, je repère immédiatement la plage entre les falaises noires où nous pouvons atterrir. L’information est transmise aux autres et les derniers mètres sont franchis à toute vitesse. L’amerrissage de Talyn entre les vagues se fait en douceur, seul un léger à-coup dérangeant la dragonnière contre moi.
Des éclaboussures parsèment mes joues au moment où Qelras nous rejoint, une de ses pattes au-dessus de l’eau pour ne pas noyer Nira, toujours dans les vapes et que je maintiens dans cet état en lui subtilisant régulièrement l’air dont elle a besoin.
Nahaig apparaît à son tour, atteignant la plage et soulevant un nuage de sable blanc. Le dragon rouge reste en survol à quelques dizaines de mètres derrière nous, refusant de se poser à nos côtés.
— C’était fou ! s’écrie Drystan en parvenant à ma hauteur, les yeux brillants. Tes ombres… je savais qu’elles étaient puissantes, mais pas à ce point !
— Pas assez pour vous empêcher de tomber pendant quelques secondes.
Mon ami me sourit d’un air entendu.
— Je savais que tu ne me lâcherais pas.
— J’ai hésité.
— Imagine ce qu’aurait dit Ysil, si tu l’avais fait.
La mention de la dragonnière me tire une légère grimace.
— Elle aurait dit « Bon débarras ! »
Le rire de Drys détend mes traits fatigués par les efforts consentis et je me relâche un peu plus. Malgré l’endroit où nous nous trouvons. Malgré l’incertitude des prochains jours. Malgré l’état d’Astra.
— Pas du tout, elle aurait dit « Par les flammes de Tharok, moi qui ai toujours résisté à son charme envoûtant… »
Je lève l’un de mes poings en l’air et mon lieutenant se tait dans l’instant. Mes yeux fouillent la plage où Nahaig patiente, lui aussi aux aguets. De la fumée s’échappe de ses naseaux et un grondement monte dans sa gorge que je devine chauffée par un feu naissant.
Talyn avance vers le rivage, l’attention braquée sur la nouvelle venue. Elle descend des marches creusées dans la falaise. Sa longue robe blanc nacré et ses cheveux blonds et lisses encadrant ses oreilles pointues contrastent avec la pierre noire qu’elle foule de ses pieds nus.
Un cri aigu fend l’air au moment où elle atteint la plage. Je lève les yeux vers le ciel où j’aperçois une ombre voler dans sa direction. Le rapace pique vers elle et vient se poser sur son bras qu’elle a dressé pour lui.
Mes muscles se relâchent en les observant tous les deux et la chair de poule couvre mon dos quand elle prend la parole, ses prunelles rencontrant les miennes.
— Nous vous attendions plus tôt.
Jamais je n’aurais cru entendre de nouveau sa voix.