chapitre 6

De petites tapes sur mes joues me ramènent à la réalité. J’ouvre les yeux. Victoire est penchée sur moi. Elle écarte les mèches auburn foncé me barrant le visage.

Je serre les poings, m’écorche les paumes sur le sol caillouteux. Je suis allongée par terre, dans la cour de l’amie de Méline. Méline ! Où est Méline ? Je veux me redresser, mais la main de Victoire m’en empêche.

— Ne va pas trop vite, jeune fille, tu nous as fait une sacrée frayeur. Tu t’es écroulée d’un coup !

— Que s’est-il passé ? murmuré-je.

Je ne supporte plus de poser cette question. C’est au moins la quinzième fois que je la pose et personne ne daigne me répondre. Une douleur lancinante me parcourt les poignets, puis le visage. Mon corps est comme troué. Je sens les balles, fichées dans ma poitrine. Je porte les mains à son blouson. Rien. Pas de blessure. Des larmes s’échappent de mes yeux, sans que je puisse les contrôler. Je suffoque, sans remarquer la froideur de la nuit.

—Nous allons rentrer et je vais te faire une tisane, continue Victoire, d’un calme olympien. Tu peux te lever ?

Je hoche la tête. Mon esprit est trop accaparé par ce nouveau rêve plus vrai que nature. Je cherche le regard de mon amie. Elle n’est nulle part. Un peu plus loin, le gros loup noir me fixe. Une plainte s’échappe de la gorge de l’animal. Il nous suit alors que nous entrons.

— Vous le laissez vous suivre ? m’inquiété-je.

Je n’ai rien contre les chiens, petits ou gros, mais là, il s’agit d’un loup. C’est un prédateur, pas un animal de compagnie.

— Pourquoi ne le ferais-je pas ? s’étonne mon hôtesse. Méline est encore sous le coup de ses émotions, c’est certain. Te voir t’effondrer par terre n’a rien arrangé, mais elle ne ferait pas de mal à une mouche !

Je me laisse guider par la poigne réconfortante de l’inconnue, sans en revenir. J’ai du mal à vraiment croire ce qu’elle vient de dire. Le loup noir est Méline ? Comment Méline peut être un loup ? Suis-je encore en train de rêver ? C’est certain ! Je vais me réveiller dans ma chambre, bien au chaud sous mes draps et tout oublier. De ma promenade en solitaire dans la forêt de Brocéliande jusqu’à mon rêve atroce. Ces cauchemars ne seront plus que de lointains souvenirs. Je ferme les paupières, puis les serre les unes contre les autres, de toutes mes forces. Quand je vais les ouvrir, je serai dans ma chambre. Oui ! Dans ma chambre !

— Que fais-tu ? me demande la voix de mon hôtesse dont je sens encore la main sur mes doigts.

Elle me guide vers une chaise et me fait asseoir. J’ouvre les yeux.

Je ne suis pas dans ma chambre, mais dans une cuisine que je ne connais pas. La propriétaire est toujours là, face à moi, ainsi que le loup noir.

— Je…

— Bois ça avant toute chose ! me coupe la femme.

Elle avance une tasse fumante dans ma direction. J’en hume le parfum. Tilleul et oranger. J’adore cette odeur. La fumée qui s’en échappe est une invitation à entourer l’objet de mes mains glacées, ce que je fais. La chaleur se diffuse dans mes paumes meurtries. Le loup est dans mon champ de vision. Je n’arrive pas à m’en détourner. Celui-ci fait les cent pas dans la pièce.

— Arrête, Méline ! lui intime Victoire en suivant mon regard. Respire un coup et calme-toi !

Je tremble quand elle utilise le prénom de mon amie pour parler à l’animal. Soit elle est folle, soit je suis folle, soit nous le sommes toutes. Pourtant, je n’ai pas souvenir d’avoir consommé des hallucinogènes.

Le loup geint, mais obéit. Il s’assied dans un coin, tout en nous fixant.

— Tant qu’elle ne reprend pas le contrôle de ses émotions, elle ne peut pas redevenir la Méline que tu connais, m’explique enfin Victoire en me souriant. Tu ne savais pas, n’est-ce pas ?

Ma tête va de gauche à droite. Comment aurais-je pu envisager ne serait-ce qu’un seul instant que ma colocataire soit un loup ?

— Elle n’a pas eu le choix, continue-t-elle, c’était le seul moyen pour repousser le mort-vivant.

—Le mort-vivant ? soufflé-je d’une voix blanche.

C’est la deuxième fois qu’elle utilise ce terme qui me met dans tous mes états. La dénommée Victoire m’adresse un coup d’œil compatissant.

— Je sais que ça fait beaucoup d’informations à intégrer d’un coup, me dit-elle. Si tu m’expliquais pourquoi vous veniez chez moi ? Ce sera plus simple. Je t’écoute.

Je me tourne vers le loup, par réflexe. Difficile d’imaginer que mon amie se trouve dans l’animal. La version poilue de Méline s’approche alors de moi et pose son museau sur mes cuisses. Ses prunelles m’encouragent.

— Je… je crois que j’ai croisé un « mort-vivant » hier soir, commencé-je. Enfin… j’ai d’abord cru avoir rêvé, car je ne m’en souviens pas vraiment. Il m’a poursuivie, puis il m’a attrapé par le bras et…

Un coup de truffe froide sur ma cuisse m’apporte le soutien dont j’ai besoin pour mettre des mots sur ce qui m’est arrivé.

— Il a brûlé.

— D’un coup ? s’étonne Victoire.

Je confirme d’un geste.

—Je ne sais pas comment je suis rentrée chez moi ensuite, poursuis-je. J’ai cru que j’avais rêvé, mais j’ai perdu mon collier et nous sommes parties pour le retrouver quand nous sommes tombées sur le deuxième…

—Mort-vivant.

Je n’arrive pas à me dire que l’étudiant que j’ai croisé à la fac puisse être un… mort-vivant. Il n’a pas l’air d’être mort ! En plus, ce mot à une connotation négative, effrayante. D’un autre côté… il n’avait pas l’air empli de bonnes intentions à mon égard. Je ne sais plus où j’en suis. C’est trop. Déjà que ma vie étudiante n’est pas simple tous les jours…

— Il vous a attaquées, c’est pour ça que Méline a souhaité venir ici, continue Victoire. Je comprends mieux. Tu dis que le premier mort-vivant a brûlé ? Comment ?

— Je ne sais pas vraiment… Il a posé sa main sur mon bras et…

— Combustion spontanée ?

Je vais pour confirmer, car c’est ce qui me semble le plus logique, quand Méline nous rejoint, enveloppée d’une simple couverture. Je n’avais même pas remarqué que le loup était parti.

— C’est elle, Victoire, c’est elle qui l’a enflammé, indique ma colocataire.

— Vraiment ?

— Vraiment. Je n’étais pas là, mais la description de la scène ne laisse que peu de place au doute.

— Tu penses que c’est une Ardente ?

— Je l’ignore, je compte sur toi pour nous le dire.

Une quoi ? Je les regarde échanger comme si je n’étais pas là. Pourtant, elles parlent bien de moi, là ! Mes pensées se mélangent. Mon esprit tourbillonne. Il est trop saturé. Je vais exploser.

— Et son malaise ? À quoi est-il dû ? l’interroge Victoire.

Les deux femmes se tournent enfin vers moi. Les mains jointes sur la table, je les tords, sans m’en rendre compte.

— J’ai fait un nouveau rêve, annoncé-je en déglutissant avec difficulté. Il était… difficile.

— Difficile comment ? insiste notre hôtesse.

— Je… je suis morte.

— Qu’as-tu vu dans ce rêve ?

— J’étais attachée à une chaise, interrogée, expliqué-je. J’avais les cheveux blonds. Ça m’a marqué, car ce n’est pas ma couleur. Puis des agents de la Gestapo sont venus et ils m’ont emmenée. J’ai été fusillée.

Cette dernière phrase passe difficilement entre mes lèvres. Je n’oublierai jamais le bruit des balles quittant les canons meurtriers.

— Comment sais-tu qu’il s’agissait d’agents de la Gestapo ?

— Elle suit une licence d’histoire, Victoire, précise Méline. Elle s’y connaît. Je n’ai aucun doute sur ses connaissances.

—Mais peu importe, non ? demandé-je. Ce n’était qu’un rêve, n’est-ce pas ?

—Plutôt un cauchemar, grogne ma colocataire.

Notre hôtesse et mon amie échangent un nouveau regard, en silence.

— Une Médium ?

— Une Ardente ou une Médium ? complète Victoire. Elle ne peut pas être les deux.

Mais de quoi elles parlent, à la fin ? Ah, non ! Non ! Je ne peux pas être différente des autres pour je ne sais quelle raison ! C’est déjà difficile d’être une étudiante lambda, de ne pas faire tache dans le paysage, je ne peux pas être une médium. Si jamais Stéphanie l’apprend, elle va me pourrir la vie.

— Mais de quoi parlez-vous ? m’imposé-je, ne voulant plus que la conversation se déroule sans moi. Ardente ? Médium ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je ne comprends rien ! L’une de vous peut-elle être assez gentille pour m’expliquer ?

Victoire se racle alors la gorge et se tourne dans ma direction.

— C’est plutôt simple quand on y pense. Sybil, tu es une sorcière.

Pardon ? Une quoi ? Je suis une quoi ?

Les deux femmes dans la cuisine me contemplent comme s’il s’agissait d’une évidence. Un rire nerveux me gagne, me fait trembler des pieds à la tête. Impossible de m’arrêter. Mes yeux dérivent sur ma tasse presque vide.

Qu’a mis Victoire dans la tisane ? Des champignons ? Je suis en pleine hallucination, ce qui confirme ma théorie initiale. Il ne peut en être autrement.

— La question maintenant est de déterminer ton type, poursuit Victoire. C’est le seul moyen pour te protéger.

Mon rire s’arrête net face au sérieux de mon interlocutrice. Je reste silencieuse, accusant le coup. Si nous sommes sous des substances, elles sont diablement efficaces et surtout très crédibles. Déterminer mon type ? Mais je n’ai pas de type ! Je suis une étudiante tout ce qu’il y a de plus normal, voire trop normal. D’accord, j’ai un peu de mal à me fondre dans le paysage, à trouver ma place, mais je ne suis pas une sorcière !

Les sorcières, ça n’existe pas !

Je me redresse d’un coup, les deux poings posés sur la table. Mes ongles rentrent dans mes paumes, jouant avec les terminaisons nerveuses de ma peau. La tête baissée, je ne veux plus croiser le regard des deux inconnues.

Car malgré les quelques semaines que j’ai passées en compagnie de Méline, la prenant pour mon amie, je dois bien me rendre à l’évidence : ma colocataire est une inconnue. La louve, si tant est qu’elle en soit bien une, m’a menti depuis le début. Point qui entraîne un autre questionnement dans mon esprit : si les loups-garous et les morts-vivants existent vraiment, pourquoi pas les sorcières ?

Je secoue la tête, refusant d’admettre que ce que j’ai vu est réel.

— Je crois que ça fait beaucoup, annonce Méline. Peut-être que Sybil peut aller se reposer un peu ?

— Je n’ai pas besoin de repos, la coupé-je, d’une voix sombre. Je veux rentrer chez moi. Tout. De. Suite. Ramène-moi.

La grimace de la louve enveloppée d’une couverture ne m’échappe pas.

— Je ne crois pas que ce soit possible, Sybil, je regrette.

Des larmes montent à mes yeux. Pourquoi ne puis-je pas rentrer chez moi ? Entrer dans ma chambre, verrouiller la porte, éteindre la lumière et m’enfouir sous la couette pour ne plus jamais en ressortir.

— J’aimerais vraiment, continue celle que j’ai du mal à considérer comme une amie, mais tu es en danger. Tu le comprends, n’est-ce pas ? Ces deux attaques coup sur coup ne sont pas anodines. Ils en ont après toi.

Non, je ne comprends pas. Je n’ai rien demandé. Je n’embête jamais personne ! Je suis discrète, je ne fais pas de vagues. D’ailleurs, personne ne se rend vraiment compte quand je ne vais pas bien, car je garde souvent le sourire. Peut-être un peu moins dernièrement, mais je suis comme ça. J’affiche un sourire de façade, mon armure. Ça me convient. Je n’aime pas qu’on me pose des questions qui appellent de tristes réponses. Je n’apprécie pas qu’on s’intéresse à moi. Alors pourquoi tout d’un coup, ma vie se remplissait d’individus plus ou moins bien intentionnés ? Pourquoi des « morts-vivants » ? Rien que de songer à ce terme me colle la nausée.

— Sybil, assieds-toi, tu es épuisée, me parvient la voix de Victoire. Méline, va t’habiller, tu seras plus à l’aise. Il faut tout reprendre depuis le début.

Je m’assois en attrapant le biscuit que me tend mon hôtesse. Au point où j’en suis, je ne suis plus à une absorption suspecte près. Quant à la louve, elle attend que je sois calmée pour sortir de la cuisine.

— Il n’y a jamais de bon moment ou de bonne façon d’expliquer à quelqu’un sa différence, reprend la femme à la peau translucide. Mais tu ne dois pas le voir comme un problème. C’est un don du ciel. Tu le comprendras sûrement plus tard.

Je ne vois pas en quoi être différente peut être un avantage dans mon quotidien. Côtoyer les autres élèves me demande déjà pas mal d’efforts et j’avais encore mis le feu nulle part. Si je suis vraiment capable de le faire, alors c’est tout simplement une catastrophe. J’ai une vision atroce où je me laisse emporter par mes émotions et embrase l’amphithéâtre. À la place de la créature à la marque, je vois Stéphanie danser au milieu des flammes. Je secoue la tête pour effacer cette image de mon esprit.

Méline nous rejoint dans un silence de plomb. Elle prend la chaise à ma gauche puis tend la main vers la mienne. Je ne réponds pas à son appel, laissant retomber mes paumes sur mes jambes. Un grognement échappe à la louve, qui n’ajoute rien.

— Bien, maintenant que nous sommes toutes assises, je vais tout t’expliquer, déclare Victoire. Sybil, regarde-moi.

Cela me demande un effort surhumain. Ce qui m’aide à m’exécuter, c’est de savoir que plus vite cette conversation sera terminée, plus vite je rentrerai chez moi. C’est tout ce que je souhaite.

— Si ce que raconte Méline est vrai, alors tu es une sorcière, Sybil. Tu n’as pas rêvé l’agression dans la forêt la nuit dernière. Tu as bien été attaquée par une créature effrayante et tu t’es défendue. En voulant te protéger, ton corps a activé ton pouvoir. Ce n’est pas dramatique, bien au contraire. C’est très bien. Il est important que nous soyons en capacité de reconnaître les nôtres pour les aider à maîtriser leurs dons.

— Les « vôtres » ? soufflé-je.

— Oui, Méline est une louve, mais moi je suis comme toi.

Je reste interdite, observant cette femme aux cheveux si clairs qu’ils en sont presque blancs. Son sourire réchauffe son aspect plutôt glacial.

— Comme moi ?

Répéter les mots de mon interlocutrice devrait m’aider à les assimiler. Je me rends bien compte que j’ai l’air idiote en me comportant comme un perroquet, mais j’en ai besoin.

— Je suis aussi une sorcière, indique Victoire, mais je ne contrôle pas un élément. J’ai un autre pouvoir qui me permet de vivre parmi les humains sans craindre d’être attaquée.

— C’est là le point le plus important, Sybil, intervient Méline. En tant que sorcière, tu es particulièrement menacée si tu n’es pas capable de te défendre.

— Je ne comprends pas.

— Ne va pas trop vite, Méline, la coupe notre hôtesse. Il faut lui laisser du temps pour intégrer chaque chose.

— Après deux attaques, tu me pardonneras, Victoire, mais je crois que nous en manquons cruellement !

La sorcière aux cheveux blancs hoche la tête.

— Il y a longtemps, bien longtemps, de nombreuses créatures naquirent sur notre planète, dont les loups. Nous reviendrons à ce sujet plus tard. La majorité de ces créatures décidèrent de vivre en marge de la société humaine tout en s’y mêlant de manière très occasionnelle. Par exemple, nous, les sorcières, pouvons nous fondre parmi les humains très facilement, car nous leur ressemblons. Certains de nos ennemis, quand leur apparence le permet, peuvent faire de même. C’est pourquoi de nombreuses gardiennes se sont installées à travers tout le territoire. Leur rôle est de protéger notre secret des simples humains. J’en suis moi-même une. J’ai développé assez de pouvoirs pour être capable de nous préserver. Malheureusement, chaque bonne action a un pendant plus négatif. Alors que notre rôle était de défendre nos deux communautés, des êtres maléfiques en ont décidé autrement et se sont mis à attaquer les non-magiques pour se nourrir.

Tout ce que raconte Victoire sort forcément d’un livre. Il y en a plein du même acabit ! Elle ne peut pas être sérieuse.

— Comme des vampires ? m’amusé-je pour la première fois depuis le début.

— Exactement, comme les vampires. Ceux qui t’ont attaquée. Je suis contente que tu aies compris si vite.

Comment ? S’agit-il d’une plaisanterie ?

Ma gorge s’assèche. Mes yeux s’écarquillent pour ressembler à deux soucoupes.

Des vampires ? Vraiment ?