chapitre 5

— Ne ralentis pas ! hurle Méline, tout en se positionnant devant moi pour me guider.

Je n’ai aucune intention de traîner. Malgré mes jambes raidies par l’exercice de la veille, je cours pour ma vie.

Le jeune homme à la marque nous a prises en chasse. Regarder derrière ne fait pas partie de mes plans. Ni la nuit précédente ni maintenant. Ma respiration s’accélère à mesure que mes foulées m’emportent ailleurs. Méline garde le même rythme. Ma colocataire ne se fatigue pas. Tandis que nous courons, je pense à mon rêve qui n’en était donc pas un. J’ai bien été agressée lors de mon footing nocturne. Cette idée me terrorise. Que s’est-il vraiment passé ? Comment suis-je rentrée chez moi ? Pourquoi je ne me souviens de rien, mis à part la torche humaine qui m’a fait face ? Lui ai-je vraiment mis le feu, d’ailleurs ? J’ai beau chercher dans ma mémoire, mes pensées restent floues. Je n’ai pas senti de chaleur. Pourtant, je voyais bien les flammes danser autour de moi. Ai-je créé ça ? Comment ? Pourquoi ? Non ! C’est impossible !

Finalement, je coule un regard en arrière. L’individu n’est plus là, ce qui me fait ralentir immédiatement. C’est malheureusement sans compter la main de Méline qui emprisonne mon bras et me tire vers l’avant.

— Ne t’arrête pas, m’ordonne-t-elle. Il n’est pas loin.

— Comment tu le sais ?

Elle garde le silence, mais resserre sa prise. Nous ne courons plus, mais avançons d’un pas déterminé. Son comportement ne me plaît pas du tout. L’homme a disparu ! Nous sommes en bonne voie pour rentrer, rien ne justifie son attitude.

— Lâche-moi ! m’exclamé-je en tirant d’un coup sec pour me libérer. Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu le connais ? Qui est-il ? Pourquoi vous vous tutoyez ? Pourquoi m’a-t-il volé mon collier ?

Mon amie se tourne vers moi et hausse les épaules.

— Pour ton pendentif, je ne sais pas, Sybil. Vraiment pas. Quant à cet individu, je ne le connais pas plus que ça.

— Tu tutoies toutes les personnes que tu croises ? Arrête de me prendre pour une idiote, je sais que tu le connais !

Mon ton se fait plus dur que je n’en ai l’habitude. En général, j’évite de faire des vagues. Je n’aime pas mettre les autres mal à l’aise, prendre la place qui peut être mienne. La discrétion, c’est moi. Mais là, j’ai du mal à rester de marbre.

Je suis agacée. Peut-être que j’ai trop laissé l’occasion à Méline de se la jouer « femme-de-la-situation » et qu’elle prend ses aises avec moi.

Je l’ai cherché, ce qui me vexe à mort. Elle me considère comme la « gentille Sybil », celle qui ne dit jamais rien de peur de froisser. Elle a raison dans le fond.

Mais si mon rêve n’en était pas un et que l’homme – ou les deux hommes – à la marque existe vraiment, alors cela me fait au moins deux bonnes raisons pour oser m’imposer !

— Je ne le connais pas, maintient Méline. Pas personnellement. Ce que je sais, c’est que tu es en danger et que nous ne pouvons pas rester là.

Ce qu’elle vient de dire stoppe ma prochaine réplique incisive. Je déglutis, sous le coup du choc. Qu’a-t-elle dit ? Ai-je bien entendu ?

—Je suis en danger ? Mais pourquoi ?

Méline me fait face, ses yeux sont posés sur moi. Elle n’a pas l’intention de céder du terrain. Ça tombe bien, moi non plus.

— Je veux bien répondre à toutes tes questions, capitule-t-elle, si nous continuons à avancer, d’accord ?

Ce compromis m’a l’air correct. Je hoche la tête et suis ma colocataire. Alors qu’elle ne me porte presque plus d’attention, la mienne est totalement focalisée sur le sommet de son crâne, comme si j’allais réussir à lire dans ses pensées. Ce qui ne fonctionne pas du tout.

— Qui est-il ? demandé-je finalement.

— Nous allons nous rendre à un endroit où tu seras en sécurité, me répond Méline. Je te promets que tu ne risqueras rien là-bas. Fais-moi confiance.

— Tu ne réponds pas à ma question.

Mon amie reste aux aguets, surveillant les alentours. Elle hume l’air de façon inhabituelle. Tout son corps est tendu, dans l’attente d’une action à venir. Est-ce que cela doit me rassurer ou non ? Méline ne ressemble plus à la Méline que je connais.

— J’ai dit que je répondrai à tes questions, continue ma colocataire. Mais je ne t’ai pas dit quand. Nous en parlerons quand tu seras en sécurité.

Elle dégage une aura d’autorité qui ne souffre pas la contrariété. Même si j’ai envie de me recroqueviller sur place, je ne m’avoue pas vaincue. Méline désire m’emmener à un endroit que je ne connais pas, pour fuir des individus que je n’ai jamais vus, tout en me laissant dans l’ignorance la plus totale.

— Méline, je n’avancerai plus tant que tu ne m’auras pas parlé !

Campée sur mes jambes, les bras croisés, la tête bien droite, j’attends. Mon amie se crispe encore plus et se tourne lentement vers moi. Son visage laisse transparaître une férocité qui m’était inconnue jusque-là. Une peur sourde s’insinue dans mes veines. Qui est le vrai prédateur, finalement ?

— Sybil, je pense que tu ne comprends pas le mot « danger ». Tu es en danger de mort, est-ce que c’est clair ? Nous n’avons pas le temps d’en parler. Je dois te mettre en sécurité.

Je vais pour la contredire une nouvelle fois même si le mot « mort » manque de me faire tomber à genoux, quand un bruissement sur le côté m’arrache un cri de frayeur.

— Il est là ! COURS !

Mon cerveau reptilien prend le contrôle de mes membres et je fonce vers l’avant. Méline est derrière moi. Je crois, en toute honnêteté, n’avoir jamais couru aussi vite de ma vie. La panique me donne des ailes. L’homme court vite aussi. Trop vite. J’entends un bruit sourd, mais je n’ose pas me retourner.

Les doigts de Méline se mêlent aux miens et me tirent vers la droite. Ma colocataire me fait avancer dans les fourrés de plus en plus sombres. La nuit est en train de tomber et me rappelle un mauvais souvenir. Je ne peux pas être une nouvelle fois dans une forêt noire comme l’encre. Nous arrivons près d’une souche d’arbre creusée dans laquelle mon amie m’oblige à me cacher. Elle met un doigt sur sa bouche et m’encourage à garder le silence.

— Attends ici, je reviens.

— Tu me laisses toute seule ? soufflé-je.

— Je n’en ai pas pour longtemps.

Méline se redresse et m’abandonne dans la souche. Que se passe-t-il ? Méline va affronter notre poursuivant toute seule ? Va-t-elle appeler la police ? Est-ce qu’ils interviendront à temps ?

Pourquoi ? Pourquoi en a-t-il après moi ? Je n’ai pas l’heure, les minutes s’égrènent, l’attente est interminable. Aucun son ne me parvient. C’est comme si mon amie avait disparu. Est-ce que je dois me lever et partir à sa recherche ? Retourner à notre colocation pour donner l’alerte ?

De toute façon, l’angoisse me coupe les jambes. Je suis incapable de me lever. Je suis morte de peur. Elle m’a abandonnée. Elle m’a abandonnée dans la forêt, sans téléphone, sans lumière, sans…

Méline réapparaît enfin et je me jette dans ses bras. Le soulagement envahit mon cœur. Je suis la pire des mauvaises langues. Elle n’aurait jamais fait ça !

— Bien, suis-moi ! m’intime la jeune femme en se détachant de moi.

Je n’ai plus du tout l’intention de m’opposer à elle, de l’obliger à négocier pour avancer et je la suis docilement.

— Tu l’as fait fuir ? osé-je tout de même.

Méline m’adresse un petit sourire contrit.

— Pas vraiment… je m’assurais que nos traces ne le mèneraient pas tout droit sur nous.

— Merci.

— Pourquoi ? s’étonne ma colocataire.

— Parce que même si tu refuses de m’expliquer ce qu’il se passe, je sais que tu veux bien faire.

L’étudiante en troisième année baisse la tête pour seule réponse. Il est inutile de s’épancher. Sa main sur mon épaule veut déjà tout dire.

— Je pense même t’offrir un peu de chocolat quand nous serons rentrées, envisagé-je pour la détendre comme pour me détendre.

— Du chocolat à la fleur de sel ? salive Méline, les yeux brillants.

— Tout le chocolat à la fleur de sel que tu veux !

— Méfie-toi, je suis capable de te mettre sur la paille pour un seul carré de cette création divine !

Rien que de parler de nourriture nous donne faim, ce qui n’est pas forcément une bonne chose alors que nous sommes toujours au milieu de nulle part. L’inquiétude est toujours là. Méline vérifie de temps en temps que nous ne sommes pas suivies.

Je reste concentrée sur le chemin droit devant moi, sans oser regarder vers les arbres qui le bordent. Si le jeune homme étrange – effrayant – surgit et qu’il s’en prend à moi…

— Nous sommes presque arrivées, m’indique la jeune femme.

Le bourg de la forêt de Paimpont se dresse devant nous. Méline tourne à gauche, bien avant d’y parvenir et me fait m’enfoncer dans une autre partie de la forêt. Une maison solitaire nous apparaît enfin.

— C’est ici ! s’exclame Méline. Bienvenue chez Victoire, une de mes amies.

Victoire ? Elle n’en a jamais parlé avant. Pourquoi ?

— Elle peut nous protéger ? Appeler la police ? la questionné-je.

— Elle va tout t’expliquer, ne t’inquiète pas.

Je la crois sur parole, mais c’était sans compter l’apparition soudaine de l’homme à la marque violacée qui s’interpose entre nous et notre destination. Au moment où nous touchions au but. Je déglutis, mon cœur s’emballe totalement. Il ne me quitte pas des yeux.

— Je ne vous laisserai pas passer, déclare l’individu qui joue toujours avec mon pendentif.

Méline se positionne instinctivement devant moi et lui fait face.

— Essaie un peu pour voir, le provoque-t-elle.

— Ce n’est pas une bonne…

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase.

L’homme à la marque se jette sur nous. Je me sens partir vers le sol. Méline vient de me pousser de toutes ses forces pour m’écarter. Notre agresseur court si vite qu’il est pratiquement impossible de le distinguer. Ma colocataire n’est pas en reste. J’ai beau cligner des yeux, j’ai du mal à les voir. Tous leurs gestes sont d’une vélocité plus importante que la moyenne. J’en rate la moitié.

Mon amie résiste avec toute la puissance dont elle est capable, mais je me rends compte qu’elle faiblit à vue d’œil. Ce qui n’est pas le cas de son adversaire. À la place de Méline, je n’aurais de toute façon aucune chance. Il peut me tuer d’un claquement de doigts. Il peut serrer ma gorge et la broyer comme s’il s’agissait d’un pauvre papier.

La scène est surréaliste.

Notre agresseur envoie un coup de pied bien senti dans les côtes de mon amie qui ne peut retenir un cri de douleur avant de s’échouer plus loin, par terre. Puis, il se tourne vers moi.

— Sybil… le portail, murmure Méline en me montrant du doigt la maison solitaire.

Je me redresse, sans quitter l’homme des yeux. Il n’en a pas après la jeune femme aux cheveux courts, mais après moi. Si j’arrive à l’écarter assez, il ne lui fera plus de mal.

Courir.

Je ne sais faire que ça.

Je me précipite dans la direction que Méline m’a indiquée. Mon agresseur se lance à ma poursuite. Il va bien plus vite que moi et je sens même sa main effleurer mon épaule, comme s’il allait m’attraper.

Je m’attends à être tirée en arrière, à tomber au sol et à mourir tout de suite.

Pourtant, il ne se saisit pas de moi.

Je risque un coup d’œil en arrière. Le jeune homme à la marque violacée est aux prises avec une créature bien plus grosse que lui ! J’ai tout juste le temps de noter qu’une gigantesque fourrure noire l’enveloppe. L’individu crie sa colère. Je ne m’arrête pas. Le portail. Le portail est à quelques mètres.

Je le passe enfin et me retrouve à genoux, pantelante.

— Que se passe-t-il ici ? tonne une voix inconnue.

Une femme dans la trentaine vient de sortir de la maison et jauge la scène. Elle a les cheveux longs, d’une blondeur si claire qu’ils en sont presque blancs. Son teint pâle rend tout son être diaphane. Elle tend les bras vers le portail qui se met à vibrer. Puis, la créature à la fourrure se précipite à son tour à l’intérieur.

Il s’agit d’un loup.

Un gros loup noir.

Mon cœur rate un battement. Je ne vois plus Méline, même si j’ai cru reconnaître ses prunelles dans celles de l’animal.

Notre agresseur s’approche du portail. Ses traits se tordent de désespoir. Retenu par une force invisible qui le fait souffrir le martyre, il finit par s’éloigner et disparaît.

—Bon ! Voilà une bonne chose de faite, déclare la maîtresse des lieux. Je m’appelle Victoire et toi ?

— Sybil… réussis-je à articuler.

— Enchantée, Sybil, tu peux entrer, il y fera plus chaud.

— Que s’est-il passé ? Où est Méline ?

Je suis très inquiète pour mon amie. Elle a tout fait pour m’aider malgré mon attitude butée et je ne la vois pas. Je ne la vois plus. Mon hôtesse n’a pas du tout l’air soucieuse.

— Les morts-vivants ne peuvent pas passer mes sortilèges, déclare Victoire, quant à Méline…

Je n’écoute même pas la suite.

Les morts vi-quoi ? A-t-elle bien dit « les morts-vivants » ?

C’est trop. Trop d’informations.

Mon cœur, qui bat déjà la chamade, marque un arrêt alarmant avant de repartir. Ma respiration s’intensifie.

Puis, sans que je le réalise, mes yeux se révulsent.

Je me réveillai assise sur une chaise. Mes poignets étaient liés aux accoudoirs. Des gouttes de sang perlaient sur mes attaches. Ma tête était lourde. Très lourde. Je n’arrivais pas à la relever. Je remarquai que mes mains étaient soignées, malgré leur sale état. Des boucles sales, d’une blondeur qui était la mienne, se collaient à mes joues. Sous mon menton, une chemise tachée d’une matière sombre.

Je reconnus un de mes vêtements. Je sentais au fond de moi qu’il s’agissait d’une de mes pièces. Je portais en sus une jupe longue vert sombre qui faisait également partie de ma garde-robe. Un élancement sous mon crâne me vrilla la tête. J’avais mal. Très mal. Mes chevilles aussi étaient attachées à la chaise. Je me sentais faible, fragile. La fatigue faisait papillonner mes yeux. Et cette douleur constante dans ma tête. Je compris alors que j’avais été frappée violemment. Je me demandais même si mon nez n’était pas cassé.

La pièce était faiblement éclairée. Face à moi, une porte avec une lucarne composée de barreaux. J’étais en prison. Dans ce qui ressemblait à une prison.

Puis, des pas.

Des pas qui réveillèrent une peur sourde en moi.

La porte s’ouvrit et mon bourreau apparut. Il s’approcha de la chaise où je me trouvais. Derrière lui, d’autres soldats en costume noir. Leurs vestes étaient serrées par un ceinturon large. Des boutons en fer ou en argent scintillaient sous le mince filet de lumière. Leurs chapeaux ne me laissaient que peu de doutes sur leur identité. Des agents de la Gestapo. L’un d’eux s’approcha de moi, posa ses mains sur mes avant-bras et serra de toutes ses forces.

— Leurs noms !

Il m’avait déjà posé cette question-là. Je le savais. Je savais aussi que je n’avais encore rien dit. Qu’ils me faisaient du mal pour me faire parler ! Une gifle s’abattit sur ma joue. Je retins un cri. Puis, une discussion en allemand. Je ne parlais pas assez bien cette langue pour comprendre ce qu’ils se disaient en parlant aussi vite.

— C’est votre dernière chance, déclara mon bourreau à mon intention.

Ma joue me brûlait. Je m’étais mordu la langue. Je laissais couler quelques gouttes de sang de ma bouche. Je ne crachais pas. Je ne bronchais pas. Je restais silencieuse.

— Elle ne parlera pas, décréta l’un des autres en français. On a assez perdu de temps !

Il souhaitait que je comprenne la menace latente. Que je me mette à parler. Mais ma bouche resta scellée. Je ne leur donnerai pas un mot, pas une seule indication.

Ils quittèrent la pièce, me laissant seule avec mon désarroi. Le temps filait. Je ne mangeais pas. Je ne dormais pas. Je n’étais que douleur. Je n’étais que mon corps ankylosé, assis sur cette chaise. Je les entendis à nouveau. Ils revenaient.

La porte s’ouvrit et cette fois-ci, ils me détachèrent. Je ne pouvais leur opposer aucune résistance. Ils m’emmenèrent. Je les suivis. J’ignorais où je me trouvais. Sûrement dans un bureau secret pour nous torturer, moi et les miens.

Toujours attachée, je sortis à leur suite. J’avalais goulûment l’air frais qui s’offrait à moi. Ils me poussèrent vers l’avant. Je marchais avec difficulté.

Et alors, je compris.

Face à moi, d’autres hommes et femmes. Alignés. Je les rejoignais. Nous étions face à nos ennemis. Je sentis mon cœur battre dans ma poitrine. Personne ne cria. Personne n’implora pour sa vie. Les hommes en costume s’alignèrent à leur tour et chargèrent leurs canons.

Je ne ressentis pas la douleur. Seulement le bruit. Un simple bruit. Le bruit du fusil.