chapitre 3

Dès que je quitte le village, mes foulées me mènent à la forêt de Paimpont, bien différente la nuit. En journée, la randonnée y est très agréable, surtout quand les températures sont favorables. Je constate qu’il n’en va pas de même la nuit, même si je retrouve très vite les pistes pour piétons que j’ai l’habitude d’emprunter.

Je ne vais quand même pas me laisser impressionner par une forêt !

C’est ce que je me répète inlassablement à mesure que j’avance. L’éclairage qui borde le chemin est plus qu’approximatif, mais il n’est pas encore nécessaire que j’utilise ma lampe frontale.

Parfois, des bandes de jeunes se risquent ici quand le soleil disparaît, surtout le week-end afin de faire la fête tranquillement. Ce serait en cet instant parfait : croiser des personnes pour me rassurer, même si ce n’est que pour quelques secondes.

Bien sûr, j’ai oublié de prendre mes écouteurs et suis à la merci des bruits de la nuit.

Qu’est-ce que je disais précédemment ? Ah, oui ! Que j’aimais beaucoup la nature. C’est vrai. Cependant, je dois admettre que je la préfère visible et sans surprises.

En ce mois d’octobre, avec les températures plutôt basses et la pluie qui menace à chaque instant, la route de la forêt est malheureusement déserte.

J’en frissonne. Quelle bonne idée j’ai eue !

— Allez, Sybil ! Tu ne vas pas te laisser abattre ! lancé-je à toute volée, entre deux respirations.

Après tout, ce n’est pas une forêt partiellement éclairée qui va me faire faire dans ma culotte. Si ?

Fière de ma capacité à m’autopersuader dans des situations grotesques, je tourne pour prendre une route qui s’enfonce entre les arbres. Par chance, les lampadaires fonctionnent encore. Certains grésillent seulement un peu. Au-delà de leurs cercles de lumière, je n’y vois pas grand-chose, mais ça va.

Le silence est total.

Enfin, jusqu’à ce qu’une chouette à ma droite hulule soudainement et me fasse sursauter. Au moins, je ne suis donc pas si seule que ça. Ce qui me rappelle que dans une forêt, un oiseau est un moindre mal. Par pitié, qu’aucun rongeur ou autre bestiole ne surgisse devant moi !

Je surveille rapidement mon GPS pour voir où j’en suis. C’est rare, mais j’ai un peu de mal à me laisser aller et à ne penser qu’à la course. Sauf que je ne peux pas rentrer avant d’avoir couru au moins dix ou douze kilomètres. Jeremy et Solène ont bien le droit à un peu de tranquillité, sans une colocataire qui tient la chandelle.

— J’aurais pu choisir de regarder une série sur mon ordi dans ma chambre plutôt que de sortir, dis-je à voix haute pour tromper mon cerveau.

Parler toute seule me donne du courage supplémentaire. J’ai l’impression d’être moins seule, moins isolée au milieu de nulle part, avec pour seule compagnie le son de mes foulées.

— Oui, mais tu aurais ruminé ta journée toute la soirée, continué-je en utilisant une petite voix, celle que je prends quand ma conscience me parle.

Méline se moquerait bien de moi si elle me voyait. Bon, elle m’aurait sûrement dit aussi que j’ai déjà eu de meilleures idées. Mais une fois qu’elle est lancée, peu importe si c’est une erreur, elle, elle va au bout. Mon amie ne recule jamais. C’est un point que j’admire chez elle. J’aimerais m’en inspirer un peu plus de temps en temps.

Quel meilleur cas pratique qu’un petit footing en forêt de nuit ?

Je finis par m’habituer à l’ambiance générale des lieux. Pas de rongeurs, pas de grosses bestioles de passage sur la route. Tout va bien. Je sais exactement où je suis et je vais bientôt tourner pour repartir vers Concoret.

Ma respiration accélère, mes enjambées s’allongent, obnubilées par la douche qui m’attend à mon retour. Une douche bien chaude. Le jet qui dégouline dans mes cheveux, sur mon visage, sur ma peau bien froide.

Je fixe le chemin, déterminée. Il s’agit d’une ligne droite, les lampadaires sont espacés de quelques mètres entre eux. Jusqu’à ce que l’un se mette à grésiller, trop fort à mon goût.

Puis c’est le noir complet. Ce qui me coupe les jambes.

Je loue mon anticipation d’avoir pris ma lampe frontale que j’active. La lumière blanc intense éclaire tout autour de moi en fonction d’où je regarde. Rien à gauche, rien à droite. Je fais quelques pas, essayant de calmer ma respiration. C’est râpé. Il n’y a rien de pire que de s’arrêter en pleine course sans risquer un point de côté à la reprise.

Un bruissement m’alerte. Puis un deuxième.

Je ne vois rien dans la zone que j’éclaire.

Peut-être s’agit-il d’une grosse bête que je viens de déranger ?

Le silence revient.

Puis à nouveau, un son.

Cette fois-ci, mon inquiétude monte en flèche.

— Il y a quelqu’un ? demandé-je d’une voix blanche.

Non, il ne peut y avoir personne. Ce n’est pas possible, la forêt est déserte depuis le début !

Malheureusement, seul le hululement de la chouette me répond.

Je continue mon chemin, espérant tomber rapidement sur un lampadaire allumé. Ma lampe frontale éclaire bien, mais seulement à un ou deux mètres. De quoi voir mes pieds à minima.

Je m’arrête d’un coup, quand j’aperçois une ombre.

Située par-delà mon halo protecteur, je la distingue à peine. Pourtant, elle est là, elle ne bouge pas. Sombre, camouflée par la noirceur des environs, la forme est immobile.

Ma gorge se serre immédiatement, mes jambes sont en plomb et mon cœur se met à battre plus fort dans ma poitrine.
Je ne l’ai pas vue arriver. Depuis quand est-elle là ?

L’inquiétude disparaît pour laisser monter une peur sourde dans tout mon corps.

Je devrais être contente de voir quelqu’un, de ne pas être seule, comme je l’espérais au début. Pourtant, ce n’est pas le cas. Pas du tout le cas.
Ne pas paniquer. Ne pas crier.

Je dois rester maîtresse de moi-même.

Peut-être que si je fais demi-tour… Elle ne va pas me suivre quand même ? Si ? En tout cas, elle ne bouge pas. Pourquoi ne bouge-t-elle pas ?
Je déglutis, ne sachant pas quoi faire. Avancer, reculer ? Que ferait Méline à ma place ? Mon amie foncerait droit devant elle, c’est certain. Comme elle le dit souvent « Le chocolat est mon ennemi, mais fuir devant l’ennemi est lâche ! », avant de se jeter sur une nouvelle tablette en toute conscience.

Si on change « chocolat » par « forme-étrange-qui-ressemble-à-un-humain », ça fonctionne aussi. Je grimace un sourire à cette pensée. Ce n’est pas vraiment le moment de faire de l’humour, Sybil ! Tout au plus, je risque d’envoyer un signal plus qu’encourageant à cette personne sur mon chemin !

Je m’éclaircis la voix d’un raclement de gorge. La forme reste étrangement statique. Peut-être qu’elle a un problème, finalement ?

— Vous avez besoin d’aide ? demandé-je, tout en demeurant à bonne distance.

Certes, dans la liste des mauvaises idées de la soirée, celle-ci arrive en deuxième position, mais s’il s’agit d’une personne âgée qui n’arrive plus à avancer, au moins j’aurai la conscience tranquille. Conscience qui me dit qu’une personne âgée ne se trouverait jamais dans la forêt à cette heure-ci en pleine nuit.

De toute façon, je n’obtiens aucune réponse. Soit.

Je n’ai pas vraiment le choix, la boucle est plus courte si je passe au-delà de l’inconnu sur mon chemin que si je fais demi-tour. Ce qui me fait faire un pas en avant.

Un coup de tonnerre me fait sursauter.

La température a chuté d’un coup, le vent s’est levé. Des frémissements aux alentours ajoutent du mouvement dans les buissons ténébreux de la forêt. Les animaux filent se mettre à l’abri.

Je dois rentrer et vite si je ne veux pas me prendre l’averse du siècle sur la tête.

Tant pis. Vas-y, Sybil !

Toujours munie de ma lampe, les poings serrés, je m’approche, distinguant de plus en plus une forme humaine imposante. Un homme. Il s’agit d’un homme, bien loin de la personne âgée ayant besoin d’aide. Je ne suis pas du genre à user de stéréotypes à tout va, mais un homme tout seul, dans une forêt en pleine nuit qui croise une jeune fille… « Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu », me répété-je à mesure que j’avance.

Il est trop tard pour reculer.

Je ne suis plus qu’à un mètre, quand mon regard croise celui de la silhouette. Des yeux tellement injectés de sang qu’ils en sont presque noirs. Son teint est blanc, parcouru de nervures violettes.

Mon cœur rate un battement. Ma respiration se bloque.

Puis, la créature, car rien en elle ne peut m’indiquer une quelconque forme d’humanité, ouvre sa gueule pleine de dents pointues.
Je manque de m’évanouir à cette vue.

Je hurle dans ma tête, incapable d’exprimer ma terreur à voix haute.

Le trou béant et carnassier qui se situe à l’emplacement naturel d’une bouche continue de s’élargir. Un son s’échappe de la gorge du monstre. Un simple murmure, mais que je comprends instantanément :
— Quand une proie court, c’est bien plus intéressant.

Les connexions se font tout de suite dans mon cerveau.

Proie. Courir. Je suis la proie. Il va m’attaquer. Il va planter ses crocs dans ma peau !

Après un dernier « Mon Dieu », mon instinct de survie se déclenche enfin.

Je ne me sens plus respirer, le sang bat contre mes tempes, mais mes jambes se mettent en route.

Fuir coûte que coûte ! D’ici, je ne connais qu’un chemin, celui de la boucle. Je fonce vers l’avant, sans que la créature me suive. Pas encore. Elle me laisse de l’avance. Avance que je compte bien prendre.

Malgré les hoquets qui m’empêchent de respirer correctement, je me mets à courir sans m’arrêter. La lumière que j’émets est tout aussi saccadée que mes foulées.

Aller tout droit n’est pas une bonne idée. C’est le meilleur plan pour mourir au milieu de la forêt, dévorée par ce qui ressemble à un monstre sorti tout droit d’un film d’horreur !

Je n’ose pas regarder en arrière. Il peut me voir. Le monstre peut me voir courir pour lui échapper. Ma lampe frontale me trahit. Mais si je l’éteins…

Je dois l’éteindre.

Et s’il voit dans le noir ?

Face à ce choix terrible, mon instinct me pousse à appuyer sur le bouton « off » de l’appareil. Ma main tremble, j’ai du mal, mais finalement la nuit se fait tout autour de moi.

Puis, sans réfléchir cette fois-ci, malgré ma peur de croiser les habitants de la forêt, je m’enfonce dans les fourrés.

Les premières branches m’éraflent le visage, cognent dans ma lampe, manquant de l’arracher. C’est ce qui finit par arriver, car je ne ralentis pas. Mes cheveux s’emmêlent dans les taillis. Les buissons me ralentissent. Je glisse plusieurs fois, ma respiration saccadée me fait penser à un chiot qui nage pour la première fois.

Mes pas qui crissent font plus de bruit que je l’imaginais, révélant ma position. Satané automne et feuilles mortes ! C’est moi qui vais mourir s’il me retrouve !

Je m’échine à braver la nature, à fuir pour ma vie. Les hululements de la chouette continuent, triste spectatrice du drame qui va se dérouler sous ses yeux. « Non, Sybil, tu ne peux pas penser au mot drame », me morigéné-je.

J’ai survécu à plein de choses jusqu’ici. J’ai fait face dans chaque situation, même si je n’en menais pas large. Oui, en ce moment, je me laisse un peu aller à cause de Stéphanie, mais je ne peux pas mourir dans une forêt !

À bout de souffle, je m’arrête contre un tronc d’arbre. J’ai perdu toute notion de l’endroit où je me trouve. Loin du chemin, je me suis complètement égarée.

Le froid mordant me gèle les mains que je desserre pour attraper mon smartphone dans ma poche. Tirer sur la fermeture éclair me demande toute la patience que je n’ai pas.

Enfin, j’arrive à l’extirper de son minuscule rangement.

Je dois appeler quelqu’un ! Méline ou Solène ou même la police !

« Bonjour, un fou furieux me poursuit dans la forêt de Paimpont. Oui, bien sûr, je reste en ligne jusqu’à ce que vous me géolocalisiez ! » imaginé-je dans ma tête.

Malheureusement, les barres de réseau au nombre de zéro m’indiquent que c’est peine perdue. Un gémissement m’échappe. Mon cœur bat tellement fort dans ma poitrine que je le suspecte d’être entendu à plus d’un kilomètre à la ronde.

Après un clic laborieux sur le symbole de la géolocalisation, puis l’ouverture de l’application cartes, j’essaie de voir où je suis.
Même réponse que pour le réseau. Perdu lui aussi.

Et ce silence, pesant.

Aucun signe de la créature. Ai-je rêvé ?

J’inspire un grand coup pour retrouver mon calme. Quitter le sentier était une erreur. Je ne peux pas rester en plein milieu de rien, sans aucun point de repère.

C’était mon seul moyen pour sortir de la forêt.

Je rebrousse chemin, tout en marchant aussi doucement que je peux.

Aux aguets, je surveille l’obscurité. Rien. Il n’y a rien. C’est ça ! Mon esprit me joue des tours ! Le soulagement emplit toute mon âme quand je comprends que je ne risque plus rien. Mes épaules se relâchent, mon ventre se décrispe.

Mon cri meurt dans ma gorge quand une main se referme sur mon bras.

— C’était mignon. Inutile, mais mignon.

La voix de la créature.

Elle me tient ! Elle attendait que je fasse une erreur ! J’essaie de me dégager, mais la poigne du monstre à la peau pâle et aux dents longues m’enserre trop.

Une nouvelle vague de panique s’empare de tout mon être. Je ne peux plus parler. Je n’arrive pas à supplier pour ma vie. Je vais mourir.
Le visage aux yeux sombres s’approche inexorablement de moi.

Mes jambes sont figées.

Je vais me faire dévorer.

Je ne sais pas pourquoi, mais le sourire carnassier me fait penser à un fauve prêt à bondir sur sa proie.

Je sens à peine les fourmillements qui s’emparent de mes extrémités.

Ceux-ci gagnent peu à peu tout mon corps, mais mes yeux ne peuvent quitter la gueule de la créature. Mon agresseur prend son temps, alors que je ne désire qu’une seule chose, en finir.

Un souffle d’énergie me traverse. Je ne distingue plus mes émotions. Peur, panique, horreur, tout se mélange. Je veux me débattre, mais mes jambes restent fichées au sol.

Puis, quelque chose se libère.

Un hurlement se fait entendre.

L’étau qui m’enserre disparaît.

Une vive lumière vient de s’emparer de la forêt.

Je cligne des yeux.

La créature…

La créature est en feu ! En forme de torche humaine, elle se démène dans l’incendie, agitant ses membres dans tous les sens. Je n’arrive plus ni à bouger ni à détacher mes yeux du brasier. Un lien inexplicable me maintient en place. Comme si le feu venait de moi.

Non, JE suis le feu.

Mon corps dégage des flammes immenses. Pourtant, je ne brûle pas. Pas comme le monstre.

C’est trop. Beaucoup trop. Je me sens tomber au sol.

Ma vue se trouble. Je perçois difficilement les hurlements de la créature brûlée vive.

La seule chose que je perçois, dans un dernier instant de conscience, est une nouvelle ombre qui s’approche.