L’héritière de Fanthand

Elwën se laissait bercer par le pas tranquille de sa monture. Accompagnée de ses hommes, elle voyageait depuis plusieurs jours et leurs bêtes avaient besoin de retrouver leur souffle. L’Elfe jeta un œil derrière elle pour vérifier sa troupe. Anaril à ses côtés, l’imita. Les huit Protecteurs qui les suivaient somnolaient en selle. Elle ne pouvait leur en vouloir, ne leur ayant laissé aucun repos depuis qu’ils avaient quitté la cité d’Aldhëra.

Les Gardiens les avaient missionnés pour se rendre dans le Royaume de Fanthand en urgence deux semaines auparavant. Ils s’étaient préparés dans la précipitation et une escorte leur avait été affectée. Impossible de faire sans, selon leurs mentors.

Elwën et le Mage Anaril avaient fait contre mauvaise fortune bon cœur et pris la direction du Nord. Partis à pied, ils avaient mis plusieurs jours à rejoindre le royaume voisin, celui d’Elhörm, la seule étape de leur voyage.

Ils évoluèrent en terrain inconnu pendant les deux jours qu’ils passèrent parmi les habitants de la forêt : ni Elwën ni Anaril ne s’étaient jamais rendus là-bas. Ils furent très bien accueillis et, leur expliquant la raison de leur présence,les Elhörmiens furent d’un grand secours.

La route pour le Nord étant bien plus simple une fois leur cité traversée et ils leur avaient fourni des vivres et des chevaux pour gagner du temps. Ils chevauchaient depuis, sans s’arrêter.

La magicienne songea quelques instants à ce que leur avait dit le Gardien Liarion : le royaume de Fanthand pullulait de cadavres. Le Roi Hirnor et la Reine Liowën étaient inquiets pour la sécurité de leur peuple. Les Elfes de Fanthand étaient moins doués pour la magie que le peuple du Sud dont faisait partie Elwën, mais ils n’étaient pas sans défense… Qu’ils constatent une hausse des décès était étrange et les effrayait. Pour l’heure, les deux Mages envoyés par la Guilde de Magie n’en savaient pas plus.

Au bout d’un couple d’heures supplémentaires ils aperçurent enfin l’objet de leur périple. De sa vue perçante, Elwën constata que sa sœur, la Reine Liowën l’attendait à l’entrée de la cité. Murmurant quelques mots encourageants à sa monture elle s’élança au galop, suivie par Anaril.

Le sourire de Liowën éclairait son visage tiré par le manque de sommeil et l’inquiétude. L’Elfe Elwën démonta et s’approcha d’elle. La Reine, faisant fi de son rang, la prit dans ses bras.

—Que je suis contente que la Guilde t’ait envoyée toi ! Je ne pouvais espérer mieux. J’étais si impatiente de vous voir arriver, je ne pouvais pas attendre dans le palais.

—Depuis combien de temps es-tu devant la porte ?

—Depuis ce matin. Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vues ! Mais suivez-moi. Venez !

Anaril qui s’inclinait devant la Reine confia son cheval à un des Elfes se pressant autour d’eux. Les Protecteurs leur emboîtèrent le pas, à quelque distance.

—Comment allez-vous ? Comment se portent le Roi et la Reine ? Je n’ai vu personne d’Aldhëra depuis que je suis arrivée à Fanthand.

Elwën se fit un plaisir de satisfaire sa curiosité. Liowën sourit à nouveau. L’évocation de ses parents et de ses souvenirs de jeune fille lui réchauffait le cœur.

—Suivez-moi, continuons de marcher. Je n’aime pas recevoir au palais je le trouve plutôt morbide et froid. Je préfère la vie et parcourir cette ville qui en fourmille ! Nous pouvons aussi échanger sans que la panique ne monte chez les habitants qui nous observent… Avec vos vêtements très caractéristiques de votre fonction, si nous nous réfugions dans le palais, je ne saurais dire ce qu’ils pourraient en penser !

Anaril en retrait jusque-là, se racla la gorge.

—Reine Liowën, nous sommes venus le plus vite possible, mais manquons cruellement d’informations. Nous savons simplement que dernièrement, des corps d’Elfes ont été retrouvés…

—Hélas, c’est bien le cas. Nous déplorons un nombre de morts qui ne cesse d’augmenter.

—Depuis quand ce phénomène se produit-il ?

La Reine chercha dans sa mémoire.

—Je dirais depuis plusieurs mois, mais je saurais être plus précise. J’ai mis au monde ma fille, la Princesse Liaea et n’ai entendu parler des cadavres que quelques semaines après. Je dirais sans m’avancer que les décès sont concomitants à mon accouchement. D’ailleurs, Elwën, il faut absolument que tu rencontres ta nièce.

—Je n’y manquerai pas.

Sur ces entre faits, au détour d’une ruelle, apparut le Roi Hirnor. Elwën ne l’avait jamais vu, l’ayant manqué lors de son passage à Aldhëra. Il était grand, plus épais que la moyenne et ses cheveux longs et blonds étaient retenus par une couronne faite de feuilles forgées.

—Je compte sur vous pour nous aider, entama le Roi sans autre forme de préambule. Cette situation ne peut pas durer. Lorsque je fus mandé pour voir le premier cadavre, je ne m’en inquiétais pas. Il arrive que de temps en temps, les nôtres disparaissent et fassent de mauvaises rencontres. J’entends par là de tomber sur une meute ou une autre bestiole de cet acabit.

—N’y a-t-il jamais de duel ? D’affronts à laver ? l’interrogea Anaril.

—Comme partout, mais les assassins sont traqués, jugés et enfermés. Nous trouvons toujours le coupable. Pas pour ceux-là. Le premier corps a été retrouvé le long de la côte maritime à l’Est. Ensuite deux autres à quelques kilomètres, plus à l’intérieur des terres. Puis encore trois autres, un peu plus loin. À chaque nouvelle découverte macabre, le nombre de victimes augmente. Les corps se rapprochent de la ville. Je n’ai plus qu’une angoisse : être appelé pour constater la mort d’habitants de Fanthand.

—Où ont été retrouvées les dernières victimes ?

—À quelques milles d’ici justement. Comme je vous le disais, « il » se rapproche. L’assassin sera bientôt là.

—Comment pouvez-vous savoir qu’il s’agit d’un assassin ? s’étonna Elwën.

—J’ai vu les corps. La personne qui agit est professionnelle. Chacune des victimes avait les yeux ouverts et aucune blessure apparente. Nous pouvions penser qu’ils s’étaient simplement écroulés. Aucune trace d’os brisé, pas de marque au niveau du cou… C’est en les déshabillant que nous nous sommes rendu compte que leurs poitrines étaient lacérées. Sans une goutte de sang.

Liowën réprima un cri de surprise et grimaça. De toute évidence, il s’agissait de la première fois où elle entendait son époux décrire les victimes. Le Roi n’en tint pas compte.

—Leurs vêtements… Ils ne sont même pas déchirés ! Qui est capable de faire une chose pareille ? Tous les corps sont lacérés, mais les chemises intactes. Les plaies sont de plus en plus grosses, la rage de leur assaillant grandit… À mesure qu’il se rapproche de la cité.

—Continuons cette discussion au palais, intervint Liowën qui constatait la formation d’un attroupement autour d’eux.

Ils lui emboîtèrent le pas, Hirnor et Anaril prenant les devants. Liowën s’attarda auprès d’Elwën et lui saisit les mains.

—Elwën, j’ai très peur pour mon enfant. Je n’en ai pas parlé à Hirnor, mais je suis convaincue d’avoir vu quelque chose dans ma chambre la nuit dernière. Comme une ombre. Une sorte de forme sombre, évanescente. J’ai senti son regard, si elle en avait un, sur moi. Mon cœur battait si fort. J’ai tendu la main vers Liaea. Ma fille respirait bien et n’avait rien remarqué. Elle continuait de dormir. Et puis j’ai tendu ma main vers la chandelle à côté de ma couche, je l’ai allumé avec de la magie et l’ombre a disparu ! Ma chambre était vide.

—Nous allons accroître la surveillance autour de vous, sois-en sûre. Nous ferons tout pour tirer au clair cette affaire.

Les deux sœurs entrèrent à leur tour dans le palais. Le Roi donnait déjà des ordres pour les installer dans leurs quartiers. Anaril tenait entre ses mains un nouveau parchemin qui portait le sceau de Fanthand. La magicienne y jeta un œil, puis contempla son environnement. Elwën frissonna. Elle comprenait Liowën qui n’aimait pas ce palais. En granit sombre, avec des arches très étroites, les seules sources de lumière se trouvaient être des torches, espacées de plusieurs pieds. Elle se détacha de ses constatations purement esthétiques et suivit Anaril. Ils arrivèrent dans une aile du palais où la Reine Liowën avait ses quartiers.

—Nous avons de la chance qu’elle soit ta sœur ! Apparemment, elle a insisté pour que nous soyons à proximité d’elle.

—Elle a raison.

Elwën lui partagea rapidement son échange avec sa sœur et les inquiétudes qui étaient les siennes.

—Nous ne devons pas tarder. Même si le Roi est persuadé qu’un Elfe est derrière tout ça, nous nous devons de nous en assurer. Allons faire le tour et détecter toute trace suspecte de magie. Ce qui serait encore mieux serait de tomber rapidement sur notre cible. Elle est déjà là.

Anaril la regarda, interdit.

—Comment le sais-tu ?

—Si tu comptes les jours entre les meurtres, ceux qui sont indiqués sur le parchemin que t’a donné le Roi, ainsi que la distance parcourue, il n’y a aucun doute possible. Le meurtrier est déjà à Fanthand.

***

Le Roi Hirnor ne pouvait s’empêcher d’approcher sa main

de sa bouche. La tentation était grande de faire un sort à ses ongles, tant l’inquiétude lui vrillait les tripes.

Il attendait dans la salle de l’Assemblée qu’il avait expressément demandé d’évacuer. Les deux magiciens envoyés par Aldhëra ne devraient plus tarder. Liowën et leur fille se trouvaient avec lui, à proximité de son fauteuil au niveau du sol, occupées à attraper des brindilles et boîtes en bois. Liaea tenait déjà assise et attrapait de ses petites mains tout ce qu’elle pouvait. Que le temps passait vite !

La petite porte qui faisait office d’entrée s’ouvrit et Elwën la sœur de la Reine ainsi qu’Anaril entrèrent pour les rejoindre. Le Roi n’arrivait pas à savoir s’ils apportaient de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Leurs visages étaient impassibles. Leurs deux invités s’inclinèrent et prirent place sur les deux chaises mises à leur disposition.

—Alors ? questionna Hirnor, que pouvez-vous nous dire ?

—Nous ne pouvons encore nous engager. C’est trop tôt et de nombreux paramètres nous échappent.

À leur surprise, l’époux de Liowën frappa du plat de la main sur la table. Tous sursautèrent.

—Comment ça ? Que faites-vous encore ici, sans réponse ? Allez explorer les alentours, les scènes de crime, que sais-je !

—C’est inutile Votre Majesté. Nous pouvons élucider ce mystère à Fanthand. Nous avons uniquement besoin de voir les corps.

La colère brillait dans le regard du Roi et sa bouche commençait à se tordre dans un rictus.

—Impossible ! Nous les avons tous brûlés ! Il était hors de question que l’on ramène des cadavres ici.

Les deux Mages échangèrent un regard. Ils ne s’attendaient pas à baser leur enquête sur de simples descriptions. Hirnor se leva et commença à faire les cent pas devant eux, tendant une brindille à sa fille pour qu’elle la saisisse.

—Finalement je n’ai peut-être pas besoin de vous… Je sais qui est derrière tout ça. À coup sûr ce sont les Elhörmiens ! Je les connais, ils sèment la terreur pour me faire peur. Nous n’avons pas de bonnes relations, elles sont même très tendues. Tout ce qu’ils veulent ce sont mes terres. Ah les maudits ! Prêts à tout pour s’étendre !

Anaril et Elwën avaient conscience que la situation leur échappait. Le premier se racla la gorge pour attirer l’attention du Roi.

—Votre Majesté, je ne crois pas que le Royaume d’Elhörm soit pour quoique ce soit dans les malheurs qui vous frappent. Bien au contraire. Durant notre voyage nous les avons rencontrés et seules leurs mines affectées et soucieuses nous répondirent quand nous expliquâmes la raison de notre visite. Ils nous ont d’ailleurs fourni des chevaux pour arriver au plus vite jusqu’à vous.

—Balivernes ! Je n’en crois pas un mot. Maintenant que Liaea est là, ils sont aux abois. Ils ne peuvent plus mettre la main sur Fanthand. Ma fille n’épousera jamais un de leurs Princes. Elle sera Reine. Reine de Fanthand.

Hirnor reprit sa marche, les mains dans le dos cette fois-ci. Les pensées s’agitaient dans son esprit.

—Je vais lever une armée.

Elwën se leva alors et l’arrêta. Elle posa sa main sur son épaule pour qu’il la regarde.

—Patientez encore un peu, Votre Majesté, pas de décision hâtive. Nous savons que vous avez peur pour votre fille et c’est normal. Liowën vous a certainement fait part de ses doutes et vous la croyez. Tout comme nous. Il est certain que nous trouverons de quoi il s’agit, mais laissez-nous les coudées franches.

—Ils ont raison Hirnor, intervint la Reine. Tu peux leur faire confiance. Liaea ne risque rien.

Le Roi respira profondément et la tension qui s’exerçait dans ses épaules diminua. Il cédait.

À cet instant, quand le calme revenait enfin dans la pièce, la porte d’entrée s’ouvrit bruyamment et un capitaine de la Garde Royale s’approcha du Roi. Ses chuchotements furent arrêtés par un cri de rage de Hirnor. Sans qu’il en explique la raison, il se détourna d’eux et prit la direction de la sortie.

—Suivez-moi ! ordonna-t-il aux deux Mages.

Les trois Elfes précédés du capitaine de la garde évoluèrent dans les interminables couloirs du palais jusqu’à arriver à proximité des entrepôts des cuisines royales. Ils pénétrèrent dans une des salles de réserves et Elwën comprit la raison de leur présence.

Un corps, camouflé par un drap immaculé, était allongé sur une table.

—Vous vouliez un corps ? En voici un, maugréa le Roi. Allez-y, procédez à vos examens.

La magicienne s’approcha et laissa Anaril soulever le drap. Si seulement Arell avait pu venir avec elle. En tant qu’Érudit, sa culture magique dépassait largement la sienne. Il ne lui aurait fallu qu’un instant pour comprendre ce qu’il se passait.

Le corps était tel que décrit par le Roi lors de leur arrivée. Les yeux grands ouverts, le cadavre fixait le plafond. Il portait tous ses vêtements. Anaril se saisit d’un couteau et tailla dans la flanelle de la chemise qu’il portait pour découvrir sa poitrine. Les lacérations qui devaient se concentrer au niveau du corps prenaient cette fois-ci une envergure répugnante. Elles allaient bien au-delà, se répandant sur le ventre et sur les épaules. La rage de « la chose » augmentait.

—Où a été trouvé ce corps ? demanda Anaril.

—Devant le palais.

Les deux Mages se regardèrent. La prédiction d’Elwën s’avérait.

—Votre Altesse, nous devons accéder à votre bibliothèque, si tant est que vous possédiez des ouvrages équivalents à notre Guilde, continua le magicien.

—Certainement bien moins que vous. Avez-vous terminé ? Qu’en concluez-vous ?

—Nous avons besoin de nous rendre dans la bibliothèque.

Le Roi grimaça d’impatience. Elwën savait qu’il se retenait de leur hurler dessus, mais ils devaient se réunir avec Anaril dans un endroit calme.

Ils furent escortés jusqu’à la bibliothèque où personne ne se trouvait. Anaril demanda à ce que les portes soient refermées et qu’ils soient seuls.

Une fois que les gardes se furent exécutés, le magicien s’assit à une des tables sans même se diriger vers une étagère.

—Que mijotes-tu Anaril ?

—J’avais besoin de m’éloigner de toute leur tension. J’imagine que tu es arrivée à la même conclusion que moi : ce meurtre n’a rien de magique.

— En effet.

—Il est pourtant réel, alors que l’assassin ne laisse aucune trace… Alors je me disais… Qu’il pouvait s’agir d’un esprit.

Elwën s’assit sur la table à son côté, les bras croisés. Cette option l’avait effleuré, mais elle n’y avait pas accordé de crédit.

—Comment peux-tu en être certain ? Nous ne maîtrisons pas du tout ce sujet.

—Attends un peu avant de rejeter mon idée. Tu sais bien qu’il existe plusieurs types d’esprits n’est-ce pas ?

—Oui c’est ce dont je crois me souvenir.

—Retenons qu’il en existe des « bons » et des « mauvais ». Si j’en crois ce qu’il se passe à Fanthand, tout me laisse penser qu’il s’agit ici d’un mauvais. Quel type d’esprit mauvais connaissons-nous ?

—Les esprits vengeurs. Ceux qui n’ont pas réussi à intégrer le Monde d’Arcina. Cependant personne n’en connaît le lieu ni l’entrée. La Déesse de la Mort a toujours bien gardé ces informations…

—Ce qui est certain, c’est que nous sommes en présence d’un esprit vengeur qui n’a jamais atteint le Royaume des Morts. Et qu’il se rapproche dangereusement de la Reine et de sa fille. Nous ne pouvons en douter. Liowën a très bien vu ce qu’elle a cru voir. Le corps de ce matin le prouve. Elles sont les cibles.

—Alors, pourquoi justement tuer un Elfe aux portes du palais et ne pas s’attaquer directement à elles comme il en a eu l’occasion ?

—Pour leur faire peur. Pour qu’ils sachent qu’il vient. Te souviens-tu de ce qu’a dit la Reine à propos des premiers meurtres ? De quand datent-ils ?

—De la naissance de la Princesse.

Elwën écarquilla les yeux d’horreur. Les suggestions d’Anaril étaient criantes de vérité.

—Je crois savoir qui peut être cet esprit, déclara la magicienne. Bien avant le mariage de ma sœur avec Hirnor, sa première épouse a disparu dans d’étranges circonstances. S’il y a bien quelqu’un qui en voudrait à Liowën et Liaea, c’est elle.

—Nous n’avons plus qu’à le prouver et à trouver un moyen de les protéger.

La Magicienne se leva pour mieux s’asseoir sur une chaise. Elle ne savait pas par où commencer. La meilleure des solutions serait de renvoyer l’esprit dans le monde des morts, mais ils n’en connaissaient pas le lieu. Le temps pressait. Ils devaient trouver une solution. Liaea était en danger.

***

Les jambes d’Elwën commençaient à fourmiller. Cela faisait environ quatre heures qu’elle était accroupie, cachée par un renfoncement de mur et qu’elle attendait ainsi. Anaril ne se trouvait pas loin. Si elle se décalait un peu, elle pouvait l’apercevoir.

Ils observaient le couloir menant à la chambre de la Reine depuis la tombée de la nuit. Seuls les babillements de la Princesse Liaea vinrent troubler les premières minutes de leur surveillance. Une heure plus tard, des Elfes enchantés par une soirée bien arrosée passèrent dans le couloir sans les voir, direction leurs chambrées.

Les deux Mages avaient partagé leurs soupçons de la veille avec le Roi Hirnor et son épouse Liowën. D’abord effaré par les suggestions d’Anaril et Elwën, l’idée avait fait son chemin et le Roi de Fanthand était convaincu de son bien-fondé.

Sa première épouse Losren disparue depuis bien longtemps n’avait certainement pas pu survivre loin des siens. Les Mages apprirent alors qu’en raison d’un important accident, celle-ci n’avait à l’époque déjà plus toute sa tête. Si Losren était morte, il était vraisemblable que son esprit ne trouve pas la paix nécessaire à son passage dans le Royaume d’Arcina.

Elwën et Anaril surveillaient donc le couloir. L’esprit vengeur, regrettant sa vie précédente, s’était certainement réveillé à la naissance de la Princesse. Il ne tarderait donc plus  à s’en prendre à elle.

Le palais n’était plus que silence et la Reine devait tenter de dormir. Liowën était si effrayée. La vie de sa fille, la prunelle de ses yeux était en danger et le secours qu’elle avait fait mander, ne demandait qu’à laisser l’esprit s’approcher de sa victime.

Elwën savait qu’ils en exigeaient beaucoup et qu’ils n’avaient pas le droit à l’erreur. Pour mettre toutes les chances de leur côté, ils avaient également isolé le Roi qui ne pourrait s’empêcher d’intervenir en cas d’alerte. Ils n’avaient pas le choix. Ils devaient voir le danger, sentir sa force et sa puissance pour pouvoir protéger la Princesse.

Plusieurs heures s’écoulèrent sans que rien ne vienne perturber le sommeil de leurs protégées. Elwën se redressa n’y tenant plus. Elle avait besoin de se dégourdir les jambes. Elle s’étira et constata qu’Anaril faisait la même chose. Peut-être s’étaient-ils trompés ? La magicienne se connecta au réseau magique pour l’inspecter.

Aucune perturbation n’était à déclarer. Elle sentit en revanche les certitudes d’Anaril fléchirent. Le magicien doutait. Elle n’avait pas besoin qu’il lui dise pour qu’elle s’en rende compte. Ils avaient partagé de nombreuses missions et se connaissaient bien. C’était la raison pour laquelle ils avaient été désignés par le Gardien Liarion.

La magicienne lui intima de se concentrer et de ne pas se laisser aller. Anaril reprit sa position tandis qu’elle faisait de même. Intérieurement, elle priait pour qu’ils ne se trompent pas.

Le hurlement qu’ils entendirent alors leur glaça le sang. Un hurlement de peur. Un hurlement de mort. Liowën.

Anaril se précipita dans la direction d’Elwën manquant de glisser sur les dalles du sol et la magicienne courut vers la porte de la chambre. Ils n’avaient rien vu. Rien senti. La porte résistait. Elwën forçait sur la poignée, bientôt rejointe par Anaril. Les hurlements de la Reine continuaient. De plus en plus puissants, rejoints par des sanglots et des supplications.

—Écarte-toi !

La magicienne se connecta au réseau et à son environnement, puis une fois les vibrations détectées, elle les exacerba, faisant voler en éclat le battant.

Ils se précipitèrent à l’intérieur.

La Reine était assise dans son lit, le drap remonté jusqu’à son cou et le bras tendu en direction du berceau de Liaea. Le visage ravagé par les larmes, elle murmurait ses suppliques.

Ce fut alors qu’ils le virent.

Gigantesque, l’esprit était terrifiant. S’il avait des bras, ceux-ci étaient d’une noirceur indéchiffrable et pendaient vers le sol, tout droit sur la Princesse. Elwën crut percevoir dans cette ombre épouvantable un visage déformé par la colère. Interdite face à la scène, elle ne réagit pas.

—Aide-moi !

Anaril se connectait à la magie et créait un champ protecteur autour du berceau et du lit. La magicienne retrouva alors ses esprits et s’associa à lui. Il fallait faire vite.

Le meurtrier s’approchait de la Princesse. Les supplications de la Reine n’y changeaient rien. Ses bras maléfiques tentèrent d’entourer le couffin, mais se heurtèrent au mur des deux Mages. L’agitation le gagna. Liaea qui avait été réveillée par l’entrée d’Elwën et Anaril le regardait sans pleurer. L’ombre effroyable tenta de s’approcher de Liowën qui hurla à nouveau. Le mur la protégea. Elle retourna sur la Princesse et échoua à nouveau. Une lamentation d’outre-tombe leur parvint. L’esprit s’agitait de plus en plus. Sa colère gonflait et, déjà énorme, il grossissait à vue d’œil. Les deux Mages redoublèrent de concentration. L’esprit allait tenter de forcer leur champ de protection.

Le premier choc les fit reculer. L’ombre ne s’avouait pas vaincue. Elle allait retenter sa chance. Elwën puisait dans son énergie pour aider Anaril. Plusieurs assauts les firent trembler. Anaril se retrouva plaqué au mur, mais ne céda pas. Elwën tout en maintenant sa connexion tenta de s’approcher du berceau. Un cri strident leur perça les oreilles. L’esprit était hors de lui.

Sauver la Princesse et la Reine. Seule cette pensée comptait et la magicienne s’y accrochait.

Puis, comme si la tension dans la pièce n’avait jamais existé, le calme revint.

L’ombre monstrueuse avait disparu.

Le Roi suivi de sa garde comptant pas moins d’une vingtaine de soldats arriva dans le couloir puis dans la chambre. La Reine avait saisi Liaea qui pleurait dans ses bras. Liowën la berçait, la serrant contre son cœur. Le Roi s’approcha d’elle et les enlaça.

Les gardes ne purent que constater les dégâts et Anaril même s’il était essoufflé leur raconta ce qu’il s’était passé. Quant à Elwën, elle resta à proximité du couple.

—Roi Hirnor, nos soupçons sont confirmés. Un esprit vengeur tente de détruire votre épouse et votre fille. Vous êtes tous en danger. J’ai cru voir dans l’ombre un visage de femme. Nous sommes certains qu’il s’agit de Losren.

Le père de Liaea ne réagit pas, trop occupé à serrer sa famille contre lui.

Elwën indiqua alors à Anaril qu’il était temps de quitter les lieux et de se reposer.

Le lendemain matin, les deux Mages rejoignirent le Roi et la Reine de Fanthand dans la bibliothèque. Les deux parents semblaient fatigués, mais calmes.

—les évènements de cette nuit ne peuvent pas se reproduire, indiqua Hirnor quand ils prirent place à ses côtés. Je compte sur vous pour arrêter tout ça.

—C’est notre intention, confirma Elwën. Nous avons deux possibilités. La première est d’apaiser l’esprit. En l’occurrence, si nous nous référons à son passé, cette option nous semble peu efficace. La deuxième serait de trouver une solution pour l’isoler.

—Ne pouvez-vous pas le détruire ? demanda Liowën.

—Cet esprit appartient à la déesse Arcina. Nous ne pouvons aller à l’encontre de sa volonté. Si les esprits existent, c’est qu’ils n’ont pas terminé leur œuvre.

La colère empourpra les joues du Roi.

—Terminer leur œuvre ? Hors de question que cette ombre s’approche une nouvelle fois de ma famille !

—Nous pensons la même chose que vous. Toutes les entreprises ne doivent pas se réaliser. C’est pourquoi, ne pouvant le détruire, nous allons l’isoler.

—Et comment ?

Anaril signifia à Elwën de poursuivre. Le projet de la magicienne le laissait dubitatif.

—Nous devons l’attirer dans un endroit précis et où nous l’enfermerons grâce à un envoûtement. Vous devrez vous assurer que ce sort ne soit jamais brisé. Vous porterez cette croix toute votre vie.

Le couple royal acquiesça. Ils étaient à court de propositions.

—Comment allez-vous faire pour l’enfermer ?

—Chaque chose en son temps Votre Majesté. Indiquez-nous d’abord où nous pourrons enfermer l’esprit.

—Il y a bien un endroit, murmura Hirnor. Un lieu qui comptait pour moi et pour Losren. La cabane abandonnée à côté du ruisseau asséché. Nous nous y retrouvions régulièrement quand elle était encore vivante.

Liowën posa sa main sur celle du Roi. Il était évident qu’une part de son cœur resterait toujours attaché à Losren malgré sa disparition. La tristesse voilait ses yeux et il avait besoin de réconfort.

Les deux Mages s’excusèrent pour les laisser seuls et quittèrent la bibliothèque.

—Elwën, simple question, demanda Anaril. Comment comptes-tu emprisonner l’esprit et maintenir l’enchantement quand nous serons partis ? Comment Hirnor et Liowën peuvent-ils t’aider ?

—J’ai ma petite idée là-dessus.

***

—Rien n’a changé depuis le temps !

Le Roi Hirnor sortait de la cabane abandonnée après y avoir mené sa femme et sa fille. Quand il fut question d’en faire le tour, Liowën avait refusé d’entrer dans la maison, berçant Liaea qui babillait, plus intéressée par les papillons qui voletaient que par la mine préoccupée de sa mère.

Les deux Mages attendaient que le Roi soit prêt pour se permettre de lui emboîter le pas dans la bâtisse.

En fin de journée, ils avaient quitté discrètement le palais, prétextant une fatigue extrême de la Reine qui avait besoin de repos. Ils s’étaient alors réfugiés dans leurs quartiers afin de se débarrasser des gardes. Une fois qu’ils furent équipés de longues capes et de capuches, ils s’étaient mis en route, veillant à ne pas être suivis. Le plan d’Elwën ne nécessitait pas de public et moins ils seraient entourés, plus leur travail serait facilité.

La plus difficile à convaincre fut sans surprise Liowën qui ne quittait plus sa fille. Accepter l’idée du plan et le mettre en œuvre étaient deux choses diamétralement opposées. Anaril l’avait pressé, l’assurant que l’esprit vengeur n’attendrait pas plusieurs jours avant de revenir. Ils n’avaient plus le choix.

Les Mages pénétrèrent dans la maison. Seule survivante des ans, une table en bois trônait au milieu de l’unique pièce. Une épaisse couche de poussière la recouvrait. Les pas du Roi se démarquaient également sur le plancher. Cela faisait bien longtemps que personne n’y avait mis les pieds.

—C’est ici que Losren et moi nous sommes jurés fidélité.

Sans qu’ils y prêtent attention, le Roi les avait suivis et contemplait à nouveau le lieu qui le reliait à sa défunte épouse. Ne sachant quoi dire, Elwën continua son inspection. Hirnor n’attendait pas de réponse de leur part. Il se perdait dans ses souvenirs. Anaril tapa du plat de la main dans les murs pour s’assurer de leur solidité.

—Cet endroit est parfait, valida la magicienne. Anaril, nous devrons veiller à protéger chaque issue. Ici, là et encore là.

Le magicien acquiesça, puis ils quittèrent la maison. Liowën les regardait, soucieuse.

—Tout va bien se passer, lui dit Anaril pour la rassurer. Cette cabane ne nous demandera pas beaucoup d’efforts.

Elwën ne le contredit pas, même si elle savait qu’il mentait. Sa sœur n’avait pas à savoir qu’ils allaient devoir donner énormément de leur personne pour réussir à emprisonner l’Ombre.

—Bien, si nous récapitulons : Liowën et vous, Roi Hirnor, vous devrez vous poster à une distance raisonnable de la maison. Je préférerais que vous vous établissiez sur l’autre rive du ruisseau asséché.

—Et Liaea ? se renseigna la mère de l’intéressée.

—La Princesse restera avec moi, affirma Elwën.

Le couple se tut. Ils ne pouvaient aller à l’encontre du projet des Mages, mais se séparer de leur fille… La magicienne tendit les bras vers le bébé qui se récria de joie en avançant ses petites mains vers sa tante. Elwën la saisit et força Liowën à la lâcher.

—Tout va bien se passer. Maintenant, reculez. Encore. Plus loin. Plus loin. Voilà, parfait !

Liaea entreprit de jouer avec les mèches de cheveux sombres de la magicienne qui se rapprocha de son confrère.

—Bien. Maintenant nous n’avons plus qu’à attendre. Je vais la tenir jusqu’à ce que la nuit tombe et je la poserai ensuite par terre. Nous resterons à ses côtés. Tu sais ce que nous avons à faire. Quand je te le dirai, tu m’imiteras.

Anaril confirma d’un signe de tête et s’assit par terre. La nuit ne tarderait plus.

Quand les détails de la forêt les entourant furent pratiquement impossibles à distinguer, ils surent que l’heure était venue.

Elwën posa la Princesse endormie au sol lui aménageant un lit de feuilles. Elle défit ensuite le pendentif qu’elle portait et le garda à la main.

Le vent se leva. Les branches des arbres s’entremêlaient entre elles, murmurant un poème que seule la forêt pouvait comprendre.

Les deux Mages le reconnurent rapidement. Aussi gros que la dernière fois, l’esprit gigantesque et tentaculaire s’approchaient d’eux. Seule Liaea l’intéressait.

Ils se connectèrent à la Magie et intensifièrent les vibrations qui les entouraient. Bientôt, le même champ de protection se dressa entre eux et l’Ombre. Une rage identique leur répondit. L’esprit se jeta sur la barrière. Un cri leur parvint. La Reine retenue par Hirnor tentait de les rejoindre. Sans se départir de leur calme et tout à leur concentration les Mages accentuèrent leur connexion magique. Des bruits de pas, un pleur de bébé et Elwën sut que Liowën avait réussi à se dégager et à saisir sa fille. Trop apeurée par l’Ombre menaçante qui les enveloppait de toute sa hauteur, la Princesse enfouit sa tête dans le cou de sa mère.

—Losren !

L’ombre sembla tourner la tête. Hirnor, le Roi de Fanthand s’approchait d’elle, à découvert. Anaril tendit son bras dans sa direction et déploya toute sa force pour former une bulle protectrice autour de lui.

—Losren… C’est bien toi. Je suis si désolé !

L’esprit dont les extrémités crochues luttaient avec le champ magnétique hurla de rage.

—Tout est de ma faute ! Tue-moi et épargne ma fille ! Elle n’y est pour rien !

Elwën se tourna vers le Roi, épouvantée. Rien de tout cela n’était prévu. Il fallait agir vite.

—Anaril ! Maintenant !

Le Mage reprit sa position initiale, découvrant le Roi et intensifiant ses ondes. L’esprit, sûr de lui, se détourna légèrement d’eux pour s’en prendre à l’Elfe sans défense.

Ce fut à cet instant que toute la puissance qu’Elwën et Anaril gardaient en eux se libéra.

L’Ombre fut projetée à l’intérieur de la cabane abandonnée et chaque issue fut scellée. Luttant contre la fureur de leur prisonnier, Elwën qui tenait toujours son médaillon, défit le loquet et l’ouvrit en deux. Elle attrapa enfin la chaîne dans sa bouche pour se libérer les mains.

Maintenant sa connexion avec Anaril, elle s’entailla la paume avec son couteau et versa plusieurs gouttes de sang à l’intérieur du pendentif. D’un signe, elle indiqua à Anaril de faire la même chose. Quand elle referma le médaillon, elle ferma les yeux et récita une formule qu’elle avait apprise il y a bien longtemps. Le magicien associa sa voix à la sienne.

Le courroux de l’esprit cessa tandis que le sortilège se construisait et l’enveloppait.

Quand les deux Mages furent certains qu’il ne pourrait pas s’échapper, ils diminuèrent leur champ de protection. L’Ombre s’agitait à l’intérieur de la cabane, mais toutes ses tentatives pour s’évader se révélèrent infructueuses.

Ils avaient réussi.

Épuisés par l’effort, ils restèrent immobiles quelques instants avant de s’approcher du couple royal.

Le Roi Hirnor et la Reine Liowën berçaient leur petite fille.

Elwën s’approcha de sa sœur et lui donna le pendentif.

—Mets-le et ne le quitte pas.

La Reine s’exécuta, attendant une explication.

—Ce pendentif est votre clé de protection. Tant qu’il sera porté par un de mes parents, le sortilège restera actif. Anaril et moi y avons mêlé notre sang et notre Magie. Il maintiendra l’esprit enfermé.

Le couple allait les remercier quand Elwën balaya leur tentative d’un geste.

—Liowën, seules toi ou ta fille ou ses propres enfants devez porter ce collier. Ne vous en séparez jamais, quelle que soit la raison. Il est votre unique gage de survie.

—Quant à vous Roi Hirnor, compléta Anaril, cette partie de la forêt est désormais condamnée. Aucune promenade ou partie de chasse ne sera tolérée ici. Vous pouvez dire la vérité à vos citoyens ou non, peu importe. Tant que vous vous assurez que personne ne vient briser le sort.

Le Roi Hirnor se leva et donna l’accolade au magicien. Leur soulagement équivalait celui que ressentaient Elwën et Anaril. Liowën qui avait lâché Liaea enlaça à son tour sa sœur.

—Je ne sais comment te remercier.

—Ne me remercie pas, vois ça comme… Un cadeau d’une tante envers sa nièce ?

Pendant que les Elfes éclataient de rire, la Princesse arracha une fleur qu’elle renifla. Loin d’elle l’idée de s’approcher un jour de cette cabane.

 

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