L’envol de l’hirondelle

— Ne le touche pas.

La voix d’Ann ne se fit pas stridente. Elle ne haussa même pas le ton. La canne dans la main, elle cassa l’élan de son époux. Connor ferma les yeux de soulagement. Elle était à. Elle allait l’aider. Le regard de son oncle se fit mauvais. Il essaya de dégager son instrument de torture, mais la poigne de la mère de du jeune garçon ne faiblit pas. Rien à faire. Elle ne le laisserait pas l’abattre encore sur son précieux fils. Le vieil homme força une nouvelle fois, mais pour se dégager. Il fit trois pas en arrière et les fixa tous les deux, comme s’il assistait à la mise à mort d’un être cher. L’oncle Red n’avait pas d’être cher. Il n’était entouré que de gens qui avaient peur de lui. Le jeune garçon resta prostré dans son coin, attendant que cela se règle entre adultes.

— Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Red en grimaçant.

— Je crois que c’est toi qui n’en as aucune idée.

Le frère de son père recula avec sa canne jusqu’à atteindre la porte de la chambre. Son air mauvais indiqua à son épouse qu’il n’en resterait pas là. Quand ils entendirent claquer le battant, Ann se précipita sur Connor et demanda à voir chaque partie qui avait été touchée.

— Tu as mal ? Où ça ? Je vais revenir m’occuper de toi et surtout, tu n’ouvres la porte qu’à moi. Je t’autorise à mettre le verrou. Tu sais comment l’utiliser ?

Le garçon hocha la tête. Il n’avait pas besoin de lui dire qu’il avait déjà essayé quelques fois sans rien dire. Sa mère le saisit par les épaules et plongea son regard dans le sien.

— Ça va aller, d’accord ?

Connor hocha à nouveau la tête, la laissa déposer un baiser sur sa tête et s’assit sur son lit. Le haut de son corps lui faisait mal. Son oncle n’y était pas allé de main morte.

— Je reviens tout à l’heure.

Ann quitta la chambre en fermant délicatement la porte. Le jeune garçon se leva et alla mettre le verrou, puis attendit. Hors de question de s’amuser avec la Magie. Il n’en avait aucune envie. Il avait un peu peur. Peur de se faire surprendre à nouveau et qu’on le batte. Heureusement, il pouvait encore bouger les bras, ce qui était une bonne chose.

Les heures passèrent sans que sa mère le rejoigne. Il entendit des éclats de voix au rez-de-chaussée. Pas de coups. Juste des cris. Puis le calme revint. Il n’avait pas faim. Il n’avait pas envie de jouer. Il resta là, assis, puis couché sur son lit. Le sommeil finit par l’emporter. Il réalisa que la nuit était là quand un grattement à la porte lui indiqua que quelqu’un se trouvait derrière. Il s’approcha et la voix de sa mère lui parvint. Il tira le verrou et la laissa entrer. Elle le prit dans ses bras et le serra contre lui. Très fort. Puis s’excusa, car il devait avoir mal à cause des coups reçus.

— Tu vas devoir être fort, Connor, habille-toi. Prends des habits chauds.

Le garçon s’exécuta tout en remarquant que sa mère portait une cape de voyage.

— Où allons-nous ? demanda-t-il.

Ann ne répondit pas. Elle attendit qu’il sorte quelques vêtements de son armoire et lui demanda de venir vers le lit. Elle lui fit retirer sa chemise et appliqua une pâte sur ses bleus. Sa peau avait viré de couleur sur ses bras et ses épaules. Il garderait pendant un moment les hématomes. Les soins de sa mère lui firent le plus grand bien. Elle massait très doucement ses membres meurtris et la pâte sentait bon. Il savait qu’elle ne l’utilisait pas pour la première fois.

Quand elle eut terminé, elle ferma le pot et le rangea dans son baluchon.

— Il ne nous reste plus beaucoup de temps.

Connor réalisa alors qu’ils étaient les seuls réveillés au milieu de la nuit. La maison était silencieuse. La rue passante, déserte. Il obtempéra et enfila des vêtements propres. Sa mère attrapa le reste et les mit dans un petit sac qu’il n’avait pas vu jusque-là. Elle le lui tendit et lui fit signe de ne faire aucun bruit. Elle ouvrit lentement la porte et le dirigea à l’aveugle vers les escaliers. Pas de chandelle, rien. Ils avançaient dans le noir et espéraient que Red ne les surprendrait pas. La respiration d’Ann s’accélérait. Connor sentait lui aussi l’inquiétude lui saisir le ventre. Si son oncle les voyait…

Ils arrivèrent dans l’entrée et Ann s’approcha de la porte principale. Connor n’avait jamais fait attention au nombre de verrous qui la composaient. Ann s’attaqua au premier qui émit un grincement désagréable. Elle le fit glisser lentement, très lentement. Toujours le même bruit. Son fils fixait l’escalier, s’attendant à voir Red surgir. Un deuxième s’ouvrit. Puis un troisième.

Le soulagement se peignit sur les traits de sa mère. Elle ouvrit la porte et le poussa dehors.

— Nous ne pouvons pas traîner Connor, d’accord ? Je t’expliquerai tout plus tard.

Le jeune garçon obtempéra et attrapa la main de sa mère. Toujours le même cocon chaud dont il ne se lassait pas. Quand elle était là, plus rien ne comptait. Elle le protégeait. Il était tout pour elle. Il se laissa emporter, espérant ne jamais revoir cette maison.

Ils marchèrent dans les rues d’un bon pas, jusqu’à arriver à un embranchement où les attendait une calèche. Deux chevaux noirs, guidés par un homme tout aussi effrayant vêtu d’obscurité les attendait.

— Monte, souffla la mère de Connor.

Le jeune garçon obtempéra et s’installa sur les coussins doux, mais usés. Sa mère ferma la porte sur eux et un claquement de fouet invita les bêtes à se mouvoir. D’abord au pas, puis au trot. Leurs sabots claquaient contre le sol de la cité de Galedas et résonnaient plus que ne l’aurait imaginé Connor. Il avait peur. Peur que son oncle les suive et les trouve. Ce que sa mère et lui faisaient leur vaudrait de nouveaux coups. Beaucoup de nouveaux coups. Le garçon voyait encore la canne s’abattre sur sa tête. Non. Il ne voulait pas qu’il le frappe encore.

La main de sa mère se posa sur son bras et l’étreignit tendrement.

— Il ne te fera plus de mal, Connor.

Sa mère lisait dans ses pensées ou tout du moins les comprenait en le regardant. Bercé par le bruit de la calèche avançant sur les routes et par le contact avec Ann, le garçon s’endormit.

Il se sentit à peine transporté vers une pièce chaude et glissé dans des draps tièdes. Il vit une chandelle danser, puis s’éteindre. Il se replongea dans le sommeil.

Connor ne se souvint jamais des rêves qu’il fit cette nuit-là. Le seul fait marquant de cette nuit fut la main qui se posa sur sa bouche pour l’empêcher de crier, le tirant de sa léthargie.

Les sens en alerte, le jeune garçon regarda sa mère, soucieuse.

— Il faut que tu te lèves, Connor. Il nous a retrouvés.

Non. Ce n’était pas possible ! Ils venaient à peine de partir ! Sa mère le fit s’habiller en silence et dans le noir. Ses oreilles se tendirent vers l’extérieur de la chambre et il perçut un grincement. Quelqu’un montait dans les escaliers de ce qui ressemblait à une auberge !

Ann le fit accélérer. Elle attrapa son baluchon et ouvrit la fenêtre. Par où voulait-elle passer ? Pas par là ? Si, ça en avait tout l’air.

— Connor, viens. Regarde. La charrette de paille sous la fenêtre arrêtera ta chute. Il n’y a que trois mètres. Tu ne risques rien. Je te demande simplement d’être courageux. Tu peux le faire ? N’est-ce pas ?

Le jeune garçon hocha la tête pour qu’elle n’ait pas honte de lui. C’était sa mère, elle ne le mettrait pas en danger. Connor enjamba le rebord et laissa pendre ses membres dans le vide. Puis, sur une impulsion à l’arrière de son dos, il tomba. Il ferma les yeux et sentit la paille l’englober. Il allait bien. Vite. Se déplacer. Ann devait passer comme lui par la fenêtre.

Son fils s’extirpa de la charrette et vit les chandelles s’allumer dans le bâtiment. Ceux qui les cherchaient ne souhaitaient pas rester discrets. Il les entendait très bien, alors qu’il était dehors. À sa droite plusieurs chevaux. Pas un n’appartenait à Red Sington. Des hommes de main.

Un bruit mat lui indiqua que sa mère venait de le rejoindre et sa main sur son épaule l’invita à se redresser et à courir. Un cri inintelligible leur parvint. Ils s’étaient fait repérer !

— Cours, Connor, cours ! Ne regarde pas en arrière !

Les deux fugitifs se turent et se concentrèrent sur leurs foulées. Ne pas prêter attention à ce qui se passait derrière eux. Les hommes montaient-ils sur leurs chevaux pour les prendre en chasse ? C’était possible.

Sa mère le guidait dans la campagne, le poussant toujours vers l’avant. Devant eux, une forêt ! Il n’y avait pas meilleur endroit pour se cacher et attendre que les hommes de Red Sington s’éloignent ! À bout de souffle, Ann et son fils gagnèrent la lisière de la forêt et trouvèrent du réconfort entre les arbres. Le jeune garçon trouva un bosquet assez imposant et assez pratique pour qu’ils puissent se glisser dessous et le rabattre sur leurs jambes. Le feuillage les garderait à l’abri des regards indiscrets. Ann le suivit et le serra contre lui. Sa poitrine se soulevait à un rythme élevé, et son cœur battait contre le dos de Connor qui n’en menait pas large non plus. La peur qu’il avait ressentie dans la calèche lui étreignit à nouveau tout le corps. Ils allaient les trouver. Ils allaient les ramener. Et alors à ce moment-là, qu’allait faire Red Sington ?

Connor ferma les yeux et les serra très fort. Ils arrivaient. Ils étaient là, tout près. Prêts à se saisir d’eux et à les ramener auprès de leur bourreau. Les bras de sa mère se cramponnèrent à lui quand les premières lueurs des torches devinrent perceptibles.

— Toi à gauche, toi à droite, lança une voix inconnue.

Les hommes se séparèrent pour quadriller les environs. Connor eut tout juste le temps de voir leur chef passer devant eux par un petit trou entre les feuilles du bosquet. Grand, bardé de cuirs et avec une épée à la hanche, l’homme marchait d’un pas vif. Il ne comptait pas repartir sans eux. Ni Ann ni son fils ne surent dire combien de temps ils passèrent cachés sous ce gros buisson. Ils ne voyaient pas les minutes défiler. Ils ne sentaient plus la faim leur tirailler l’estomac. Ils ne sentaient pas non plus leurs vessies se tendre. Toute leur attention était focalisée sur les hommes qui les cherchaient. Puis, lorsque la luminosité s’accentua, indiquant le lever du jour, les trois hommes se réunirent à nouveau.

— Pas vus.

— Ils peuvent pas être bien loin. Une femme et un enfant, ça s’évapore pas comme ça !

— Cherche encore toi, moi j’te dis qu’ils sont partis plus loin !

— On va faire le tour. À ch’val c’est pas possible qu’ils nous prennent d’avance. On va vers Tryth.

Le chef tourna les talons et ses deux acolytes le suivirent. Le calme revint dans la forêt, mais les deux fugitifs ne bougèrent pas d’un millimètre. Deux heures passèrent, jusqu’à ce qu’Ann desserre sa prise sur son fils.

— Je pense que c’est bon. Nous pouvons sortir.

La mère et l’enfant s’extirpèrent de sous le bosquet et Ann lissa ses jupes. Connor s’éloigna pour se soulager. Quand il se sentit mieux, sa mère l’imita. Ils avaient eu chaud. Les hommes de Red Sington n’allaient pas laisser tomber. À eux de trouver comment leur échapper.

— Mère… Où allons-nous ?

— À l’opposé de ces hommes. Ils se rendent à Tryth. Cela tombe bien, nous n’allons pas là-bas. Mais nous devons rester vigilants.

Elle ne répondait pas à sa question. Il sentait qu’elle ne voulait pas en parler et cela l’inquiétait encore plus. Bien plus. Pourquoi l’avait-elle fait sortir de chez son oncle ? Pourquoi avait-elle pris ce risque ? Où allaient-ils ?

— Je suis désolée, Connor, mais nous ne pourrons manger qu’en traversant un prochain village. J’espère nous trouver une monture pour aller plus vite. Une calèche est trop reconnaissable. Je ne veux pas qu’ils nous retrouvent facilement.

Ann lui tendit la main qu’il prit et ils quittèrent la forêt, en vérifiant bien que personne ne les attendait.

Le voyage dura quatre jours, sans qu’aucun incident ne vienne perturber leur marche. Ann n’avait pas réussi à trouver de cheval assez solide tout en étant abordable au niveau du prix pour soulager leurs pieds. Alors ils avançaient à leur rythme. Ils trouvaient de quoi se nourrir directement auprès des paysans et évitaient les grands axes. Ils coupaient à travers champs et dormaient dans des granges prêtées gracieusement par des villageois.

Sa mère leur fit éviter tous les endroits où des hommes les regardaient d’un air libidineux et favorisa les lieux tranquilles.

— Je crois que nous arriverons dans quelques jours.

— Où allons-nous, mère ? insista Connor, n’ayant toujours pas obtenu de réponse.

— Quelque part où tu pourras être celui que tu es vraiment.

Il ne voyait pas ce qu’elle voulait dire. Il n’aimait pas ses silences quand il lui posait des questions. Il voyait bien qu’elle évitait son regard et qu’elle avait peur. Son inquiétude le bousculait tout autant que ses phrases évasives.

— Ne bouge plus.

La voix d’Ann le figea. Ils se trouvaient à un carrefour dans un village endormi. Ils se levaient tôt et marchaient toute la journée jusqu’au soir, sans problème d’ordinaire. Elle se pencha et regarda dans la rue perpendiculaire. Le sang quitta ses joues. Connor voulut regarder, mais elle l’en empêcha.

— Je crois qu’ils nous ont retrouvés. Viens, reculons !

Connor se laissa pousser par sa mère et sentit le poids dans sa poitrine s’accentuer. C’était impossible ! Comment pouvaient-ils les trouver aussi facilement alors qu’Almérante était si grand ? Des larmes envahirent ses yeux. Il était fatigué, épuisé. Il voulait retrouver un lit, retrouver ses jeux d’enfants, retrouver la chaleur d’un foyer. N’importe quel foyer. Il ne voulait plus marcher. Il ne voulait plus se cacher.

— Connor regarde-moi. Regarde-moi !

L’appel de sa mère lui fit redresser la tête. Ann était accroupie devant lui et le fixait de son regard clair. Même si elle avait peur, elle ne flanchait pas.

— ça va aller, d’accord ? Nous allons y arriver.

Elle le prit une nouvelle fois par la main et tout en douceur l’entraîna avec elle, dans d’autres rues. Ils devaient faire le tour et éviter de tomber nez à nez avec leurs poursuivants. Ceux-ci ne semblaient d’ailleurs pas pressés. Sans un regard vers eux, Ann et Connor continuèrent leur route et soupirèrent de soulagement quand ils comprirent que les trois hommes ne les poursuivaient pas.

Au troisième jour, Ann s’arrêta et lui fit regarder au loin. Un immense jardin s’étendait devant eux, avec de nombreuses bâtisses construites en harmonie avec la nature. Au fond du domaine en son centre, une tour.

— Nous sommes arrivés, Connor. Tu es chez toi maintenant.

Le jeune garçon regarda devant lui, sans comprendre.

 

***

 

— Mère, que voulez-vous dire ?

Une nouvelle fois, Ann se mit à son niveau et le regarda droit dans les yeux.

— Tu es unique, Connor. Tu as un don. Je veux que tu l’exprimes sans avoir peur. Je veux que tu deviennes la meilleure version de toi-même. Et ce n’est pas possible chez ton oncle. Il ne te comprend pas. Il a peur de ce que tu es. De ce que tu représentes.

— Je représente quoi ?

— Tu es un magicien, mon fils. Tu seras un magicien. Un bon magicien, si tu es entouré d’individus comme toi, qui te comprennent.

Sa mère devait sûrement parler de ses oiseaux éphémères ou de la fausse cuillère. Il aimait bien faire ces tours, mais de là à s’imaginer magicien… Et il n’oubliait pas le regard de Red. Ce regard plein de haine et de peur. Si c’était ça, être un magicien, il ne le voulait pas.

— Je ne veux pas être un magicien. Je ne veux pas qu’on me déteste, ou qu’on ait peur de moi.

— Les peuples d’Almérante admirent les magiciens, le rassura sa mère. Seuls quelques individus comme ton oncle ne la comprennent pas et la voient comme un ennemi. Pour nous autres, nous savons qu’il s’agit d’un cadeau des Dieux. Du Dieu Mérune. Tu seras un de ses plus fidèles serviteurs. Suis-moi.

Connor la suivit par peur de rester seul plutôt que par envie d’aller là où elle le menait. Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait qu’il fasse. Il n’avait pas envie d’aller dans cet endroit. Tout à ses pensées négatives, il se laissa conquérir par la beauté du jardin et par les beaux arbres fruitiers qui l’arboraient. Des branches chargées de fruits ployaient vers lui et il n’avait qu’une envie, en attraper un. Mais cela ne se faisait pas. Il n’était pas chez lui et sa mère lui avait toujours dit que la politesse était un usage élémentaire. Il regarda à peine sa mère demander à un homme présent dans le domaine de la diriger. Il ne fit que suivre. L’homme les conduisit jusqu’à la tour et les invita à monter les marches. Le soleil commençait à monter dans le ciel et il perçut des cris d’enfants, en contrebas dans le jardin. Il ne pouvait pas regarder par les arches de la tour, trop hautes pour lui. Il entendait des rires cristallins, des tons plus matures. Il ne voyait rien, mais était attiré. Il voulait les voir. Peut-être en repartant ?

L’homme s’effaça et leur indiqua une porte à laquelle il avait frappé. Il laissa Ann pousser le battant et adressa un sourire à Connor.

Les deux fugitifs entrèrent dans une grande pièce aérée, où un bureau en acajou les attendait. À son côté, proche d’une des quatre arches de lumière, une femme magnifique. Ses longs cheveux bruns tombaient en une cascade lisse dans son dos. Des tresses très fines se propageaient dans la masse sombre, qu’une robe vert sapin aux manches bouffantes venaient rehausser. Quelque chose chez cette femme clochait.

Elle se tourna vers eux et leur sourit, tout en les scrutant d’un regard presque translucide.

— Bienvenue à la Faculté d’Almérante. J’espère que vous avez fait bon voyage. Que puis-je vous servir pour vous réchauffer ou vous hydrater ? Il me semble que vous avez parcouru une longue route.

La femme les observait et avait compris immédiatement qu’ils n’avaient pas mangé depuis longtemps. Elle leur fit porter de quoi se restaurer avant même de leur demander la raison de leur présence dans le domaine. Elle leur indiqua une table avec deux chaises que Connor n’avait pas vue auparavant et les regarda manger en silence. Il jetait de temps à autre un regard vers elle. Ses oreilles étaient grandes. Trop grandes. Il n’en avait jamais vu de pareil. Qui était-elle ? Sa beauté et ses caractéristiques physiques lui firent penser à des histoires que sa mère lui racontait quand il était plus petit, mais il n’arrivait pas à se rappeler.

— Merci de nous accueillir, dit Ann en s’essuyant la bouche avec grâce. Elle retrouvait ses manières après plusieurs jours de cavale et cette pause lui faisait le plus grand bien.

— La Faculté accueille tout le monde de manière égale, répondit l’inconnue, et je crois comprendre que vous n’êtes pas là par hasard. Laissez-moi me présenter. Je m’appelle Ellynën et je suis la doyenne de cet établissement.

Quel était cet établissement dont Connor n’avait jamais entendu parler ? Un endroit avec de si beaux jardins, des enfants jouant et des plats aussi bons ?

— La Faculté, reprit la Doyenne, est une école. L’école où, depuis la réunification d’Almérante voilà deux siècles, nous formons les futurs magiciens de la Guilde d’Aldhëra.

La Guilde D’Aldhëra ? Quel était cet autre endroit ? Et où se trouvait-il ?

—Aldhëra est la plus grande cité elfique de la région de Cythéria, continua Ellynën, comme si elle lisait dans ses pensées. C’est de là-bas que je viens.

C’était une Elfe ! Lui qui cherchait ce mot dans sa mémoire d’enfant, venait enfin de le retrouver. Il en fut soulagé.

— Je suis aussi magicienne, lui dit-elle, mais les Elfes ont cette particularité d’avoir une relation très particulière avec elle. Elle est innée chez nous, même si nous pouvons la peaufiner pour être de plus grands magiciens encore. Nous avons créé la Faculté pour que des magiciens de toute race puissent nous rejoindre et maîtriser leur art.

— Il existe des magiciens dans tout Almérante ? demanda la mère de Connor.

— Oui, confirma l’Elfe, nous avons tous une appétence plus ou moins forte à la Magie. Si je vous regarde, je peux dire que votre fils a une sensibilité exceptionnelle, mais elle ne vient pas de nulle part. Elle vient de ses gènes, donc de vous.

— Je ne suis pas magicienne.

— Votre appétence est plus faible, corrigea la Doyenne, et en effet, vous ne pourriez pas rivaliser avec d’autres magiciens plus puissants. Et c’est tant mieux. J’imagine que vous souhaitez faire entrer votre enfant à la Faculté. Je ne vois que cette raison pour expliquer votre présence ici.

Le faire entrer dans la Faculté ? Il ne voulait pas rester ici. Même si les arbres et les rires des autres enfants l’attiraient. Connor n’était pas rassuré. Que se passait-il donc ? Il était fatigué. Il voulait dormir et même si le magnétisme de leur interlocutrice l’hypnotisait, il ne voulait plus participer à cette conversation.

— Connor a un lien spécial avec la Magie, confirma sa mère sans lui demander son avis. Je l’ai vu l’utiliser plusieurs fois. Il ne faisait que de petits essais, mais son pouvoir grandit de jour en jour… et j’ai peur pour lui. Peur du regard des autres.

Les sourcils de la Doyenne Ellynën se froncèrent pour se détendre immédiatement. Elle comprenait le sous-entendu.

— Je vois. Peut-être que Connor peut me montrer ce qu’il sait faire ?

L’Elfe le regardait sans sourire, malgré son visage aimable. Celui d’Ann se tourna vers son fils et le supplia en silence de faire ce qu’on lui demandait. Elle n’avait pas fait tout ça pour qu’il ne soit pas admis. Il ne voulait pas la décevoir. Elle avait pris des risques pour lui, alors Connor lui devait bien ça.

Le jeune garçon se leva et pensa à un moment heureux. Un moment où son père lui racontait une histoire dont il avait le secret. Il était jeune à cette époque, mais ce moment resterait gravé dans sa mémoire. Il sentit les accrocs autour de lui, prêts à répondre à son appel. La toile se densifiait pour répondre à son besoin. Il se revit assis sur son lit, son père à côté de lui. Il les imagina si fort qu’il décida de se concentrer sur cette image. Les hirondelles dans son armoire étaient loin. Il voulait montrer à sa mère ce dont il était capable. Lentement, très lentement, les bulles invisibles autour de lui se réunirent et se laissèrent modifier pour répondre à son idée. Un petit lit qui pouvait tenir dans sa main se dressa sur sa paume. Puis des images floues vinrent s’ajouter par dessus. Il précisa son idée. Il imagina la version plus jeune de lui-même et de son père. Assis sur le lit, les deux images bougeaient comme de vraies personnes. Il n’en revenait pas. Même si sa création n’était pas à taille réelle, c’était la première fois qu’il arrivait à dessiner par la pensée un individu. Et le sourire de son père lui réchauffa le cœur. Quel doux moment ! Il aurait souhaité que celui reste pour toujours, mais la fatigue le rappela à l’ordre et l’image disparut d’un coup.

Le jeune garçon regarda l’Elfe, puis sa mère qui ne pouvait contenir ses larmes. De joie ou de peine ? Il n’arrivait pas à le savoir.

— Un illusionniste, dit la Doyenne. C’est très rare. Vous avez eu raison de venir ici. Votre fils a un très grand potentiel et sera un magicien très doué.

Ann soupira de soulagement. La Faculté allait le prendre et s’en occuper. Elle n’avait pas fait tous ces kilomètres pour être renvoyée.

— Je dois, avant de pouvoir vous confirmer que nous pouvons prendre en charge l’éducation de votre fils, vous spécifier quelques conditions : vous devez vous engager à le vêtir, même s’il ne vit plus avec vous. Vous devez aussi envoyer tous les mois un don en fonction de vos moyens pour assurer le bon fonctionnement de l’établissement. Les élèves ne travaillent qu’à leur éducation et leurs professeurs sont aussi dévoués qu’eux. La Faculté n’a aucun autre moyen pour assurer sa survie que les dons de bienfaiteurs. Bien sûr, il sera toujours possible que Connor vienne de temps en temps chez vous. Nous estimons le lien familial.

Revenir chez lui ? Pourquoi ? Parce que sa mère ne restait pas ? Le jeune garçon serra les poings, ayant peur de comprendre. Comme si ses pensées perturbaient celles de l’Elfe, la Doyenne balaya l’air comme pour les chasser et se tourna vers lui.

— Connor, tu peux aller jouer un peu plus loin si tu veux. Tu trouveras des jouets.

Le garçon regarda le coin que désignait la Doyenne et vit un coffre qui n’était pas là quelques instants plus tôt. Tenté, il obéit et s’éloigna sans remarquer le teint livide de sa mère.

— Je vois que les conditions ne sont pas celles que vous espériez, dit Ellynën en scrutant les traits de la mère du jeune magicien.

— C’est que nous avons fui sans rien d’autre que nos habits. Je n’ai rien à vous offrir. Pas même de quoi vêtir mon fils, sanglota Ann qui craquait après plusieurs jours d’angoisse et de peur. Je pensais qu’il serait bien ici, qu’il serait compris et que vous pourriez faire quelque chose pour lui. Je ne pensais pas que…

— Votre fils a un très grand potentiel, n’en doutez pas et je ferai tout pour qu’il puisse bénéficier de l’éducation qu’il mérite. Je me devais de vous exposer notre fonctionnement.

La mine de la femme resta sombre. Quelque chose dans son histoire clochait et elle ne voulait pas en parler. Ellynën comprit qu’un drame se jouait à cet instant et que son issue dépendait de ce qu’elle allait dire. Le jeune garçon était exceptionnel. Les illusionnistes natifs ne couraient pas les rues. Il était d’ailleurs très rare qu’un magicien excelle un jour dans cet art magique particulier. Il fallait avant tout préserver Connor. Un destin extraordinaire l’attendait. La Doyenne le sentait.

— Je n’ai qu’une seule question à vous poser et celle-ci réglera tout : Connor est-il en sécurité chez vous ? Un simple signe de tête suffira.

Ann Sington leva son visage vers l’Elfe et essuya ses larmes. Puis elle secoua la tête. Ce geste lui coûta beaucoup.

— Très bien. Alors Connor pourra rester avec nous jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour rejoindre la Guilde des Mages. Vous n’aurez rien à faire, je m’en occuperai.

— Comment vous remercier ?

— En prenant soin de vous. Je peux sauver votre fils, mais je ne peux pas vous garder ici.

— Je comprends.

L’Elfe hocha la tête et l’observa regarder son fils avec un amour incommensurable et inconditionnel. Cette femme avait bravé les obstacles pour le lui amener et allait repartir vers un destin troublé. Elle l’admira.

— Vous pouvez rester encore un peu ici, mais nous allons emmener Connor, si vous n’y voyez pas d’inconvénients.

— Non. Le voir entrer à la Faculté est tout ce que j’espérais pour lui. Pouvez-vous nous laisser un instant ?

— Bien sûr.

La mère de Connor se leva et rejoignit son fils près du coffre. Il l’avait ouvert et regardait à l’intérieur sans grande conviction. Ses oreilles traînaient pour entendre la conversation des deux adultes, mais il ne perçut que peu de bribes. Pas assez pour comprendre ce qu’il se passait. Il rendit le sourire de sa mère tout en l’observant avec ses deux yeux ronds.

— Tu vas pouvoir apprendre à maîtriser tes pouvoirs ici, Connor. C’est la meilleure chose qui peut t’arriver. Tu vas devenir un grand magicien. Comme tu dois l’être. Je vais te demander d’être sage, d’être attentif et studieux. Tu vas construire ton avenir ici. Ne rate pas cette chance.

Il restait donc ici. Il allait vivre avec d’autres enfants dans ce magnifique domaine en parfaite harmonie avec la nature. Il ne savait s’il devait être heureux ou triste. Le sourire de sa mère était doux et amer à la fois.

— Et vous, mère ?

Ann se pencha sur sa chevelure noire et l’embrassa. Une fois, puis une deuxième et elle le serra très fort dans ses bras. Il n’aimait pas la tournure que prenaient les évènements.

— Je ne peux pas rester ici, Connor. Je dois partir.

— Vous allez rentrer ? Chez l’oncle Red ? Non !

— Je n’ai pas le choix. Le principal c’est que tu ailles bien et que tu sois ici.

— Je ne veux pas !

— Allons, Connor. Tu es un grand garçon maintenant. Tu ne peux pas faire un caprice. Tu sais que tu dois rester.

Il le savait, mais ne voulait pas. La Doyenne s’approcha et lui sourit.

— Tu vas suivre le Maître qui va arriver. Il va t’emmener te changer et te faire visiter le domaine. Tu vas voir, tu te plairas ici.

Connor resta silencieux et garda ses yeux sur le visage de sa mère, mémorisant ses traits jusqu’à ce que l’homme en question vienne le chercher. Il l’attrapa par le bras et le fit se diriger vers la porte. Le jeune garçon contempla sa mère jusqu’à ce que les portes se referment sur elle. Il descendit les marches, repensant aux larmes qu’elle n’avait pas pu retenir quand le Maître l’avait emmené. Il ne les oublierait jamais. Arrivé au pied de la tour, il se dégagea de la poigne du magicien et se planta devant la bâtisse sous la fenêtre qu’il imagina être celle où se trouvait sa mère. Il se concentra, utilisant ses dernières ressources pour elle. Un minuscule oiseau apparut entre ses paumes. Il le fit grossir encore un peu. Quand l’hirondelle fut assez épaisse, il écarta les mains et la laissa s’envoler vers le ciel, en direction du bureau de la Doyenne. L’illusion emportait avec elle tout l’amour qu’il avait pour Ann. Elle lui avait sauvé la vie en l’éloignant de son oncle et il se promit de tout faire pour sauver également la sienne.

 

 

Ainsi se termine cette petite nouvelle sur Connor, un des personnages principaux du tome 2 des Chroniques d’Almérante – Les Gardiens.

 

J’espère que celle-ci t’a plu !

A très bientôt, pour de nouvelles nouvelles !

Bénédicte

 

 

 

 

 

 

 

 

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