L’éclosion de l’hirondelle

Enveloppée dans un cocon chaud, la main de Connor tremblait, au rythme de celle de sa mère. Bien sage à côté d’elle, il regardait le monde comme le petit garçon qu’il était : avec curiosité et timidité.

Il avait été tiré du lit ce matin-là par Nely, l’aide de leur demeure et la jeune femme l’avaient vêtu avec grand soin. Une chemise grise, surplombée d’un gilet de laine noir. À quatre ans, il ne portait pas encore de cape comme les grandes personnes, mais son manteau le gardait au chaud et un petit bonnet couvrait ses oreilles fragiles.

Nely les avait accompagnés jusque dans la cour et l’avait aidé à monter dans la calèche apprêtée pour l’occasion. Le petit garçon n’avait pas reconnu les chevaux du cortège. Deux percherons sombres remplaçaient les quatre équidés habituels et leur cocher endossait un costume autant foncé que les leurs. Connor savait que cette journée n’était pas comme à l’accoutumée. Sa mère le lui avait expliqué.

Depuis leur arrivée, il regardait les gens. Tous avaient choisi leurs vêtements les plus lugubres et affichaient leurs mines les plus sinistres. Connor aussi était triste. Parce que sa mère l’était. Parce qu’il ne comprenait toujours pas ce qu’il se passait vraiment, mais qu’un drame avait eu lieu.

S’il remontait les souvenirs présents dans sa mémoire, il entendait encore le fracas dans l’entrée orchestré par des amis de son père, comme il l’apprit plus tard. Il se souvint du cri de sa mère, puis de ses pleurs. Nely lui avait attrapé la main et l’avait emmené dans sa chambre. Il s’était endormi comme si de rien n’était, harassé de sa journée de rires et de jeux.

Le lendemain, la même Nely l’avait levé, cachant ses yeux rougis et lui adressant un sourire frémissant. Il avait compris qu’elle avait pleuré. Qu’elle arrêtait pour lui, mais qu’une fois qu’il aurait disparu, elle continuerait. Il avait été triste de voir la jeune femme sangloter. Une fois prêt, elle l’avait emmené dans la salle de repas et sa mère l’avait pris dans ses bras. Connor se souvenait qu’elle l’avait serré fort, très fort, trop fort. Puis elle avait cessé et l’avait fait asseoir.

— Connor, je dois te parler.

Le petit garçon avait regardé sa mère avec de grands yeux, marqué par le ton qu’elle empruntait. Elle, si enjouée, avait l’air si sérieux. Ses yeux aussi étaient rougis.

— Ton père a eu un accident et… il ne reviendra pas.

— Pourquoi ? Il n’a pas de cheval pour rentrer ?

— Il n’en a plus besoin mon chéri, il est avec Arcina maintenant.

Connor avait froncé les sourcils, cherchant une dénommée Arcina dans son entourage. Il ne voyait pas qui cette femme pouvait être. Jusqu’à ce que sous le regard insistant de sa mère, il comprenne. Arcina, la Déesse des Morts, la maîtresse de leur monde. Pourquoi papa était-il là-bas ? Anticipant la question de son fils, Ann Sington avait pris une profonde inspiration et lui avait raconté, comme elle pouvait imaginer le conter à un petit garçon de quatre ans :

— Ton père profitait d’un moment avec ses amis en forêt, il chassait du gibier. Cela lui arrivait de temps en temps, tu te souviens, n’est-ce pas ? Il avait dit qu’un jour, quand tu serais assez grand, il t’emmènerait.

— Oui, à cinq ans !

Sa mère lui avait souri, attendrie.

— Peut-être à cinq ans, ou un peu plus tard quand tu aurais été plus fort.

— Non, à cinq ans !

— Ton papa ne pourra plus te conduire à la chasse mon fils, dit-elle en laissant les coins de ses lèvres retomber, il a eu un accident.

— Il est tombé de son cheval ?

— Entre autres. Il n’a pas pu se relever. Il ne reviendra plus.

Il n’avait jamais vu son père chuter de cheval. Il se souvenait d’un cavalier hors pair, paradant à cheval comme personne. Il voulait lui ressembler un jour.

— Nous allons aller lui dire au revoir dans trois jours.

Si vite ! Connor en avait perdu son appétit et son envie de jouer.

Nely l’avait ramené dans sa chambre et n’avait trouvé aucune activité pour le distraire. Il avait posé des questions auxquelles la jeune femme ne pouvait répondre. Il avait pensé à son père nuit et jour pendant les trois jours.

Puis était arrivé le matin de l’enterrement. Nely l’avait habillé et il avait rejoint sa mère. Elle n’avait plus lâché sa main depuis. Ni dans la calèche. Ni dans la salle où reposait le corps de son père. Connor était trop petit pour le voir, mais un de ses amis l’avait soulevé pour qu’il puisse voir son visage calme et apaisé. Il était si blanc, si cireux. Il crut d’abord à une erreur. Puis il retrouva dans ses traits, des habitudes. Malgré sa figure mangée par une barbe taillée qu’il détestait quand il l’approchait de ses joues, il ne put s’empêcher de le trouver beau. Sa mère et lui furent ensuite invités à sortir. Sa mère essuyait délicatement ses yeux avec sa main libre.

En quittant la pièce pour se rendre au cimetière, ils croisèrent l’oncle du petit garçon. Un homme peu engageant, plus âgé que son père et à la forte claudication qu’il ne souhaitait pas corriger par une canne.

— Ann, je vous présente mes condoléances.

— Il en va de même pour moi, Red.

— Si je peux faire quoique ce soit pour vous…

La mère du petit garçon referma un peu plus sa main sur la sienne. Connor leva les yeux vers elle et vit sa mâchoire se crisper. Il ne l’apercevait pas souvent aussi contrariée. Il voulait seulement revoir un sourire sur son visage…

Connor regarda l’homme aux épaules larges face à eux et tourna la tête quand ses traits sévères se posèrent sur lui.

— Nous devons y aller, s’excusa la mère de Connor en le tirant vers l’avant.

Les deux proches du défunt s’éloignèrent et gagnèrent l’extérieur de l’église. De nombreuses personnes les attendaient déjà. Ils se retrouvèrent rapidement entourés par des amis, des connaissances et des inconnus. Tous venaient saluer sa mère et lui adresser un petit sourire. Il remercia Nely de lui avoir mis un bonnet. Personne ainsi ne se hasardait à ébouriffer ses cheveux de jais.

Il regardait toutes ces grandes personnes défiler devant eux, se concentrant sur la main chaude de sa mère. Sur ses tremblements. Il n’osait pas sourire alors qu’il la savait triste. Puis les gens s’écartèrent d’eux, les laissant s’approcher d’un énorme trou.

Connor n’avait jamais assisté à un enterrement. Il savait seulement que les défunts étaient enfouis dans le sol et qu’Arcina pouvait ainsi les inviter dans son royaume. Les portes de l’église s’ouvrirent et un cortège prit leur direction. Quatre amis de son père portaient un coffre comme il n’en avait jamais vu. Le bois était très beau et les mines si sinistres.

Le cercueil approcha lentement puis fut posé devant le trou. Le prêtre que le petit garçon n’avait pas vu, surgi à leur côté. À sa gauche, en face d’eux, se trouvait son oncle, Red. Sa mère continuait d’essuyer ses larmes quand l’éloge funèbre commença.

Connor n’écouta pas vraiment la cérémonie. Il regardait le coffre en sachant pertinemment que son père, son père aux traits si doux et au visage cireux, mais serein, se trouvait dedans.

Il vit les adultes présents se tourner vers le ciel et répondre aux psalmodies de l’homme des Dieux. Même s’il ne comprenait pas grand-chose, il savait que c’était pour le repos de son père. Il apprécia l’investissement des uns et des autres. Celui-ci était important pour être bien accueilli par Arcina et les autres morts.

Les quatre individus qui avaient porté le cercueil s’en approchèrent à nouveau et le firent descendre dans le trou. La mère de Connor avança vers le bord et salua une dernière fois son époux. Le petit garçon regarda cette ultime image de celui qui l’avait élevé jusque-là et s’en détourna quand la pression sur sa main s’accentua.

Ils laissèrent les présents les imiter, tout en les observant faire. Le petit Connor ne pleurait pas. Il scrutait chacun avec attention. Il les remerciait d’un signe de tête de prendre son soin du dernier voyage de son père.

Puis la terre regagna le trou, enveloppant le coffre et le corps du défunt. Meuble et humide, elle mettrait du temps à occuper toute la place et à laisser la verdure reprendre ses droits. Seule indication de la présence d’un corps à cet endroit, une pierre moyenne gravée.

Les deux Sington regagnèrent leur demeure dans leur calèche et furent suivis par leurs invités. Enfin c’était ainsi que Connor le comprenait, car les mêmes personnes de l’église les accompagnaient jusqu’à chez eux. Il avait hâte de retrouver sa chambre et Nely. Mais à leur arrivée, il comprit qu’il n’allait pas pouvoir aller jouer : tout était dressé de façon à pouvoir recevoir une armée. Des montagnes de nourriture les attendaient patiemment.

Ann Sington s’installa dans un coin de la pièce, proche de l’âtre, et laissa tomber sa cape que la jeune Nely rangea. La même servante s’occupa de lui retirer son bonnet et son manteau. Connor apprécia la chaleur de la pièce, après le froid extérieur. Il savait qu’il devait rester sage, car en tant que seul homme de la maisonnée désormais, il devait donner l’exemple. Ses jouets attendront.

Quand la majorité des personnes fut entrée dans la salle de réception, il commença à se promener parmi eux. Les grandes personnes s’écartaient pour le laisser passer et la majorité lui souriait. Il voyait certaines d’entre elles arrêter de parler quand il s’approchait et pencher la tête en signe de sollicitude. Le petit garçon ne comprenait pas pourquoi, mais il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre.

Arrivant près d’une table où il tendait la main pour prendre un biscuit, il les entendit.

— Ah, les pauvres, ils me font de la peine. C’est si dommage pour elle, à cet âge-là et avec un petit enfant si mignon…

— Elle ne tardera pas à retrouver quelqu’un, jeune comme elle est !

— Oui, mais elle a déjà un petit… Je ne vois pas qui souhaiterait s’occuper d’une veuve et du gamin d’un autre, sans parler de…

— Il y a bien quelqu’un qui voudra bien. Ne soyez pas pessimiste très chère. Ils seront aussi soutenus par leurs voisins. Si le remariage met du temps à arriver.

Le remariage ? Connor en perdait son appétit. De quoi pouvaient bien parler ces deux vieilles femmes ? Sa mère n’allait pas se marier !

— Oui peut-être, mais quand ils comprendront que c’est une femme sans le sou, les prétendants se feront rares.

— Que voulez-vous dire par « sans parler de… » ? Et pourquoi sans le sou ? Je pensais que les Sington étaient une famille bien mise ?

La vieille qui racontait des bêtises s’approcha de son interlocutrice et Connor se pencha un peu plus, pour bien l’entendre. Qu’allait-elle encore raconter ?

— Eh bien, vous n’êtes pas au courant, mais Hal Sington avait des dettes de jeux. Une passion qu’il traînait depuis sa jeunesse. Nous pensions qu’en rencontrant Ann, elle se calmerait. Et en effet, il jouait moins, mais plus gros. Il aimait profondément sa femme et son fils, mais il avait besoin de jouer. Il gagnait de temps en temps et perdait le plus souvent. Il se raconte même que l’accident de chasse n’en est pas un…

— Vraiment ?

— Vraiment ! Personne ne dira rien ici, mais il s’agirait certainement d’un règlement de compte entre Sington et ses créanciers. Les amis présents à la partie de chasse n’en savent pas plus, ou en tout cas ne diront rien.

— L’assassin serait parmi eux ?

— Oh non, je ne pense pas. Mais bon, vous savez ce que c’est. Personne ne dira rien pour ne pas entacher la réputation de la jeune Ann. La pauvre, elle va déjà tout perdre. Oh, mais que fais-tu là toi ?

La vieille femme posait ses yeux sur Connor qui rougit. Il fourra le reste du biscuit dans sa bouche et s’éloigna sans demander son reste. Il continua sa route à travers les invités en regardant les sourires, mais sans pouvoir y répondre. Il n’aimait pas ce qu’il avait entendu. Cela le rendait triste. Il se demandait pourquoi les amis de son père ne l’avaient pas aidé dans la forêt. Pourquoi lui et sa mère se retrouvaient seuls aujourd’hui ? Et il n’avait plus faim, alors que des douceurs s’offraient à lui. Il chercha sa mère et son réconfort. Elle n’était plus à côté de l’âtre.

Le petit garçon continua ses recherches entre les jambes des uns et des autres et s’arrêta un instant pour qu’une femme lui tire la joue, manie qu’il détestait, mais qui lui permettait d’être tranquille. Où pouvait-elle bien être ?

Il regarda à gauche et à droite, puis derrière lui pour s’assurer que personne ne le regardait et il se faufila en dehors de la pièce de réception. Le calme du reste de la demeure lui fit un bien fou, même s’il regrettait la chaleur du banquet. Dans les couloirs déserts, quelques chandelles pour permettre de voir où l’on mettait les pieds. Pas de tableaux au mur, rien à part de la pierre nue. Connor trouvait ces corridors très froids et se dépêchait toujours de les traverser pour rejoindre des lieux plus vivants. Il prit sur lui et avança lentement, vérifiant derrière chaque porte que sa mère ne s’y trouvait pas.

Une seule d’entre elles était déjà entrebâillée. Le petit garçon n’eut pas à beaucoup la pousser pour voir celle qu’il cherchait. Il allait entrer quand il vit une ombre avec elle et retint son geste. Il connaissait cet homme.

— Red, je vous remercie vraiment pour votre sollicitude et l’aide que vous me proposez, mais je ne suis pas encore prête à me décider.

— Faites comme vous le souhaitez, mais mon offre n’est pas à durée illimitée, dit la voix de son oncle. Le temps passe et je ne peux me permettre d’attendre.

— Je le comprends bien.

Connor voyait l’ombre de son oncle danser sur le mur. Quelle vision terrifiante ! Sa mère restait calme alors qu’un monstre d’obscurités se dressait devant elle. Celle-ci allait se jeter sur elle et l’avaler, le laissant seul pour toujours. Le petit garçon secoua la tête pour effacer cette image sinistre de son esprit.

— Avez-vous pu effacer les dettes de Hal ?

— Une bonne partie, confirma Ann Sington, mais malheureusement nos liquidités ne me permettent pas de rembourser le reste. Je vais devoir me séparer de nos biens.

— Et priver le jeune Connor de son héritage… C’est si dommage. Vous savez Ann, je ne suis pas votre ennemi, mais un allié. Acceptez ma proposition et vos problèmes disparaîtront.

— Écoutez Red, le corps de votre frère vient d’être enterré et il est encore chaud. Laissez-moi un peu de temps pour me faire à l’idée.

— Bientôt les créanciers seront à votre porte.

— Je le sais.

— Alors dans ce cas. N’oubliez pas ce que je vous ai dit.

Des bruits de pas. Connor n’eut pas le temps de s’écarter totalement et tomba nez à nez avec son vieil oncle. Le regard gelé de l’homme le fit frissonner. Sans un sourire, Red Sington s’éloigna en boitant. Connor profita de son départ pour se précipiter dans la pièce et dans les bras de sa mère.

— Que fais-tu là, Connor ?

La chaleur de sa mère lui fit du bien et le petit garçon ne répondit pas. Toute cette journée était trop effrayante et trop triste pour un enfant de son âge. Il ferma les yeux en se laissant bercer près du sein maternel. Des jours meilleurs arriveraient.

 

********************

 

Quatre ans plus tard

 

Connor se leva en pleine nuit pour aller se soulager. La maison dans laquelle il vivait depuis la mort de son père était silencieuse. Il regrettait parfois la tranquillité de cette vieille demeure familiale, la largeur de ses couloirs, sa hauteur sous plafond. Son oncle lui rappelait souvent qu’un tel bien ne pouvait pas appartenir à des Sington et qu’il ne s’agissait que d’une des caractéristiques de la folie des grandeurs de son paternel. Jamais, au grand jamais, lui-même, Red Sington n’aurait pu se payer un château pareil. Il remettait même en doute les fonds utilisés pour l’acheter. Le vieil homme grommela quelques mots, rapport à un emprunt à des personnes peu recommandables. Connor avait choisi de l’ignorer.

Le garçon se souvenait encore de son jeune moi, de l’enfant de quatre ans qui avait vu les marchands se saisirent de leurs meubles en échange de quelques bourses pleines. Tout était parti. Et eux aussi. Ils avaient dû dire au revoir à cette belle demeure et prendre la route à pied. Sa mère préférait économiser l’argent des ventes et de toute façon, ne possédait plus la calèche ni les chevaux qui allaient avec. Nely avait aussi été renvoyée. Elle lui manquait. Il l’aimait beaucoup.

La mère et l’enfant avaient vivoté pendant un temps ainsi, jusqu’à ce que les maigres réserves d’Ann s’amenuisent. Le petit garçon voyait les soucis sur son visage, son front qui se plissait le soir quand elle réfléchissait. Elle avait beau lui sourire pendant la journée, sa tristesse et son inquiétude ne lui échappaient pas. Sa maman avait peur pour eux.

Alors, un matin, au sortir de l’hiver, elle lui prit la main et se rendit dans la cité de Galedas, ville voisine de celle qui l’avait vu grandir, lui l’héritier des Sington.

Elle avait marché, puis elle était entrée dans un petit jardin avant de frapper à la porte d’une maison ni grande ni petite, plutôt austère. Des pas s’étaient fait entendre et une bonne leur avait ouvert. Ann Sington n’avait pas eu besoin de parler pour être invitée à l’intérieur. La femme, posant ses yeux sur le petit garçon, les avait fait entrer et patienter dans un salon.

Quelques minutes plus tard, Red Sington apparaissait.

Ce fut la première fois où Connor vit son oncle sourire.

Du haut de ses quatre ans, il fut envoyé dans un coin pour jouer, pendant que les grandes personnes discutaient.

Le soir même, ils s’installaient dans la maison de Red.

Une semaine après cette première rencontre, la veuve d’Hal Sington épousait son frère en secondes noces. Connor avait aimé la cérémonie et les attentions du voisinage.

Mais quatre ans plus tard, il ne rêvait que d’une chose : partir le plus loin possible avec sa mère.

Le jeune garçon qui s’était levé de son lit pour se soulager trouva son pot de chambre. Malgré la sensation désagréable d’être réveillé en plein sommeil par son corps, il appréciait le silence qui s’offrait à lui. La cité de Galedas était plutôt bruyante et la maison dans une rue animée. La nuit, personne ne s’y aventurait, pour son plus grand plaisir.

Il entendit finalement le son qu’il redoutait chaque soir et chaque nuit. La porte d’entrée s’ouvrait, et il savait très bien qui la passait : son oncle Red, aviné et violent.

Par réflexe, comme sa mère le lui avait appris, le jeune garçon relâcha le bas de son pyjama et se rendit dans son armoire, dont il ferma le battant. Ann souhaitait qu’il se cache quand il entendait son oncle rentrer le soir. Même s’il n’était pas censé être debout à cette heure-ci, il fit comme d’ordinaire.

Le pas lourd du frère de son père lui parvint même à travers les parois épaisses. Il perçut sa claudication accentuée par l’alcool. Il entendit aussi le nom de sa mère, répété plusieurs fois. Red Sington la réveillerait. Puis il ne se passerait rien pendant quelques minutes et ensuite, il discernerait le premier coup. Ainsi qu’un deuxième. Un cri de sa mère. Un troisième choc. Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’homme s’ennuie et décide de dormir.

Connor le détestait. Viscéralement. Pour le mal qu’il faisait à sa mère. Pour la peur qui n’avait jamais quitté son visage. Pour son regard mauvais quand il le scrutait. Il se souvenait d’une conversation entre les deux adultes, qu’il avait espionnés malgré lui :

— Tu as bien eu Connor.

— Ça ne se fait pas toujours facilement.

— Ça devrait ! Tu savais très bien pourquoi je désirais t’épouser. Pour un héritier.

— Mais Connor pourrait très bien…

— Jamais !

Du haut de ses cinq ans à l’époque, Connor avait compris de quoi il en retournait. Red voulait un fils à lui et comptait sur sa mère pour le lui donner. Quatre ans après le mariage, toujours pas d’enfant à l’horizon et des coups qui pleuvaient, chaque soir.

Alors que les maltraitances continuaient dans la chambre de sa mère, Connor tenta de se concentrer tout en s’installant plus confortablement dans l’armoire. Il était trop jeune pour intervenir, mais il se promit qu’un jour il serait assez fort pour éloigner son oncle d’Ann.

Connor ferma les yeux et se connecta à ce qui l’entourait. Il avait découvert ces éléments invisibles aux regards des autres, mais qu’il sentait de tout son être. Il n’avait pas pu savoir de quoi il s’agissait, mais il trouvait ça magique. Il se reliait à un réseau de milliers de petits points tout autour de lui et les faisait bouger. Les accrocs inobservables dans l’espace réagissaient à son contact, pour son plus grand plaisir. Depuis qu’il avait découvert ce phénomène, il délaissait ses jouets. Cette connexion était bien plus captivante. Et ce qu’il pouvait faire avec aussi.

Il se laissa porter par son imagination et ouvrit les yeux. Devant lui, de petits papillons qui voletaient et se transformaient en hirondelles. Il aimait les hirondelles. Belles et rapides, elles lui donnaient un sentiment de liberté. Puis les oiseaux disparurent. Il s’amusa encore un peu à jouer avec cette toile invisible, puis le sommeil l’emporta. Les coups ne pleuvaient plus.

Connor fut réveillé par la bonne qui ouvrit l’armoire. Elle le regarda d’un petit air peiné, mais se ressaisit vite. Elle l’aida à se toiletter et à s’habiller, puis l’emmena dans la salle du déjeuner.

Sa mère était là, souriante. Son oncle, absent, à son plus grand soulagement. Il vint poser un baiser sur la joue de sa mère qui grimaça légèrement, mais ne dit rien. Elle portait de la poudre, pour cacher les bleus.

— Comment va mon fils préféré ?

— Très bien maman. Et toi ?

— Toujours mieux quand je te vois.

— On peut aller se promener aujourd’hui ? Faire du cheval ?

Ann Sington le regarda avec un doux sourire, mais secoua la tête.

— Non, mon chéri, je ne crois pas pouvoir aujourd’hui. J’ai un peu mal aux jambes.

Le jeune garçon lui rendit son regard, comprenant très bien ce à quoi elle faisait allusion. Il n’en maudit qu’encore plus son oncle.

— Nous pourrions partir, proposa-t-il, pendant un temps.

— Et pour aller où ?

— Sur la tombe de mon père ? Cela fait longtemps que nous n’y sommes pas allés. Il me manque.

— A moi aussi, mon chéri. Nous verrons dans quelques jours quand je me sentirai mieux.

C’était ce qu’elle lui disait à chaque fois. Sauf qu’à chaque fois, Red Sington redevenait violent, l’empêchant d’oser espérer un voyage. Il la tenait sous son joug et elle préférait ça plutôt que de le voir passer sa colère sur quelqu’un d’autre. Connor savait qu’en prenant les coups, elle le protégeait aussi. Car lui représentait l’enfant qu’ils n’étaient pas capables d’avoir. Ann détournait ainsi la rage de son beau-père, mais le jeune garçon en était triste.

Sa mère baissa les yeux quand la porte de la pièce s’ouvrit. Son oncle entrait. Il les toisa sans un commentaire et s’assit à sa place. La bonne arriva et lui servit son plat. Red Sington approcha la main de sa cuillère et celle-ci disparut à son contact. Surpris, il la vit sous ses yeux, un peu plus loin. Il ne perçut pas le petit sourire de son beau-fils.

— Posez bien les cuillères à côté des assiettes ! Tous les matins c’est la même chose. Je la crois à un endroit alors qu’elle est à un autre !

Ann retint elle aussi un rire, car elle savait très bien que la disparition de la cuillère n’avait rien à voir avec la vision de son époux. Elle demandait juste à Connor de faire attention pour que celui-ci ne découvre pas son pouvoir.

— Peut-être devriez-vous aller voir un guérisseur. Il pourrait vous donner de quoi voir mieux.

— Je ne suis pas malade, s’agaça le vieil homme en la foudroyant du regard. Passez-moi le pain.

Sa femme s’exécuta et redevint silencieuse. Connor garda la tête penchée vers son assiette, ravi qu’il n’ait encore rien remarqué concernant la cuillère. Puis, après confirmation de sa mère, il put quitter la table et regagner sa chambre. Encore une journée à jouer seul entre quatre murs. La bonne ne l’emmènerait pas avec elle aux étals. Sa mère ne bougerait pas non plus de la journée. Il n’avait que lui pour faire passer le temps. Heureusement que son imagination débordante ne lui faisait jamais défaut.

Il s’imaginait loin de Galedas, avec d’autres enfants de son âge pour s’amuser. Il espérait garder son pouvoir, ses illusions toute sa vie. Elles le rassuraient et le protégeaient. Une fois seul, il laissa son esprit se connecter à la toile et de petites figurines inventées apparurent face à lui. Il regrettait de ne pas être capable de concevoir des éléments plus importants. Il se contentait de petites pièces : des papillons, de petits oiseaux, de petites cuillères… Il rêvait de voir émerger un être de sa taille devant lui. Comme un compagnon de jeu. Mais il n’y arrivait pas. Pourtant, il essayait tous les jours.

Les figurines disparurent et le jeune garçon s’assit par terre, face à l’unique fenêtre de la pièce. Il ferma les yeux, posa ses mains sur ses cuisses et se concentra. Il sentait la toile tout autour de lui, frémissante. Elle l’attendait. Il tenta de rassembler les points, de les construire à son image, mais rien n’y fit. Même pas un bout de jambe. Il ne perdait pas espoir, un jour, il y arriverait.

Pour passer le temps et parce que les accrocs réagissaient en sa présence, il les fédéra et forma de petites hirondelles qui s’égayèrent dans sa chambre, tourant tout autour de lui. Le jeune garçon rit aux éclats. Il aimait tellement ce pouvoir. Ce pouvoir rien qu’à lui.

— Connor, je me demandais si…

Le fils d’Ann n’eut pas le temps de faire disparaître ses illusions que Red Sington avait déjà passé la porte et regardait les hirondelles. Celles-ci s’évanouirent dans un claquement de doigts, comme par Magie.

Le vieil homme le fixa, les yeux écarquillés et son teint devint de plus en plus rouge. Connor ne bougeait pas. Il le voyait trembler à sa canne qui vacillait. Son oncle était habité d’une rage sans nom. Il avait compris. Red Sington s’approcha de son beau-fils, l’attrapa par le bras et le fit lever. La poigne était encore ferme malgré l’âge et Connor en eut mal au bras. Son beau-père le traîna dans son bureau, au bord de l’explosion. Le jeune garçon avait peur. Où était sa mère ?

L’homme le poussa dans la pièce et referma la porte sur eux. Puis, il se tourna lentement vers lui.

— C’est toi ? C’est toi n’est-ce pas ?

Connor n’osait pas réagir. Son oncle connaissait déjà la réponse.

— Tu te moques de moi depuis longtemps ? Tu es un magicien ? C’est la meilleure ! Et ta mère le sait ? Ta mère le sait ? Réponds !

Le jeune garçon hocha la tête, mais aucun mot ne passa le nœud dans sa gorge.

— Jamais, tu n’utiliseras plus la Magie sous mon toit, tu m’entends ? Jamais !

Le message était clair et Connor acquiesça à nouveau. La peur lui tordait le ventre.

Il voyait la canne trembler et il savait ce qui l’attendait. Ce que sa mère avait essayé d’éviter pendant quatre ans. Que l’homme passe sa colère sur lui. Son oncle continuait de fulminer. Il se tourna vers lui et lui demanda de reproduire une cuillère. La gorge sèche Connor se concentra et tenta de le faire. L’angoisse le paralysait. Son pouvoir ne voulait pas s’exprimer. Red Sington l’attrapa par le bras et le secoua comme un prunier.

— Tu vas obéir ? Fais une cuillère !

Une larme coula le long de la joue de Connor. Il avait si peur qu’il chercha les accrocs autour de lui et réussit à les assembler dans une pâle cuillère à la forme étrange, mais assez identifiable pour que son oncle n’ait plus de doutes.

— Plus – jamais – de – Magie – ici. Compris ?

Le vieil homme détachait les mots comme s’il les chantait.

— Plus jamais.

Red Sington croisa son regard et sa mine s’assombrit à nouveau. Connor ne comprenait pas. Que se passait-il ?

— Et tu vas arrêter ce petit air insolent avec moi ! On dirait ton père ! Tu mérites une correction.

Ils y étaient. La canne se leva et s’abattit sur lui. Son oncle ne visait pas un point en particulier et Connor se décala pour ne pas la recevoir sur la tête. La douleur à son épaule l’élança tant qu’il se plia en deux, offrant une zone de frappe plus large à son bourreau. La baguette tomba de nouveau et la chaleur des coups lui irradia le dos. Sa vue était brouillée par les larmes. Il ne voulait pas crier. Ne pas pleurer. Parce qu’il était le fils de son père et que son père ne pleurait pas. Son père aurait supporté la douleur. Il fallait attendre. Attendre que ça se calme.

Il tomba à genoux. Le vieil homme n’arrêtait pas de taper. Très fort. Connor imagina la violence qui pleuvait sur sa mère. Il comprenait maintenant pourquoi elle ne pouvait pas faire de cheval. Ou même envisager de sortir. Red Sington se fichait bien de son état.

Une accalmie lui permit de se redresser et de constater que son oncle reprenait son souffle. Le jeune garçon n’osa pas bouger, prostré dans un coin du bureau. L’époux de sa mère n’avait pas l’air d’avoir fini. Comment pouvait-il le battre ainsi, pour une illusion de cuillère ? La canne se levait à nouveau quand la porte s’ouvrit.

Une exclamation les fit se tourner tous les deux vers la nouvelle venue. Ann Sington contemplait la scène, atterrée. Connor vit le sang monter à ses joues et la femme qui acceptait d’être battue par son époux, se précipita devant lui pour s’interposer entre lui et sa victime. Elle attrapa sa canne fermement et le regarda droit dans les yeux.

— Non !

 

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