chapitre 2

— Ça devrait être interdit d’être si mignon !

Dans la cuisine que nous partageons, Jeremy est en train d’ouvrir la fenêtre pour donner du thon en boîte à un beau chat noir. Il n’a pas de collier, n’a pas l’air d’appartenir à quelqu’un et vient nous voir tous les soirs.

— Brrrr, il fait froid, là ! s’agace Solène, mon autre colocataire, en coupant des légumes.

— Il va falloir s’y habituer, ma chérie, lui répond le jeune homme. On est en octobre ! Bientôt Halloween !

Jeremy et Solène se sont rencontrés à la coloc’ l’année dernière et forment un couple depuis quelques mois. La jeune femme m’a confié qu’à l’époque, elle avait beaucoup hésité à franchir le pas, par respect pour les autres habitants de la grande maison. Il s’agit aussi de sa première vraie relation, aussi excitante qu’effrayante.

Je ne peux que la croire sur parole, n’ayant jamais eu l’occasion de m’en rendre compte par moi-même. Les garçons et moi, ça fait deux. Pas qu’aucun ne me plaise, pas du tout. J’ai eu des crushs. C’est juste qu’ils n’ont jamais été réciproques.

Mon attention se reporte sur le couple, rangeant dans un coin mes pensées sur ma propre vie sentimentale. Depuis qu’ils sont ensemble, ils évitent les effusions en public pour ne pas être gênants vis-à-vis de nous. Seuls quelques petits surnoms leur échappent parfois quand ils se parlent. En revanche, les étoiles qu’ils ont dans les yeux quand ils se regardent me laissent complètement rêveuse. Pour le moment, à part sur leurs goûts cinématographiques opposés, tout se passe bien entre eux.

— Ah, non ! Non ! Vous n’allez pas en profiter pour m’obliger à regarder des films d’horreur !

Assise en face d’elle, je ne peux qu’approuver d’un signe de tête, pensant exactement la même chose que la jeune femme. Le 31 octobre, je préfère manger des bonbons, de la glace, du chocolat, plutôt que de jouer à me faire peur. Bien sûr, Jeremy et Méline ne l’entendent pas de cette oreille, ce qui promet…

Derrière la fenêtre refermée, le chat noir est toujours là, léchant sa patte droite et la passant sur ses oreilles. L’élégance de ces animaux m’a toujours frappée. Chacun de leurs mouvements est gracieux, silencieux, mesuré. Et leurs ronronnements !

Je ne le leur ai pas dit, mais il m’est déjà arrivé de faire entrer Darky dans ma chambre la nuit, simplement pour profiter de sa présence. Je ne leur ai pas dit non plus que je l’avais déjà baptisé. Méline, celle que je considère comme ma meilleure amie ici, n’est pas vraiment fan des félins. Si elle apprend que je dors avec l’un d’entre eux, elle me fera une scène à base d’allergies, de poils, de non-reconnaissance et elle conclura par un « Si tu veux tellement un animal, prends un chien ! C’est bien un chien ! ».

Mais j’ai noué un lien spécial avec Darky.

C’est lui qui m’apaise quand je me sens triste ou nostalgique de mon ancien village. De mon ancienne vie. En ce moment, ça arrive souvent. Je n’ose pas vraiment en parler aux autres, ils sont si forts, si sûrs d’eux, si convaincus d’être à leur place, que je me sentirais ridicule.

Je n’ai pas envie d’être « la petite campagnarde qui n’arrive pas à s’adapter ». La péquenaude, comme l’a indiqué la note que j’ai déchirée et jetée à la poubelle.

— Ça va, Sybil ? me demande Solène en se penchant vers moi.

Mince ! Je n’ai pas remarqué que mes yeux commençaient à s’embuer de larmes. Je lui adresse un sourire automatique et cligne des paupières pour ravaler mon chagrin naissant. Je ne vais quand même pas me laisser abattre. Ça ne fait que trois semaines que les cours ont commencé.

— Oui, très bien, ne t’inquiète pas pour moi. Qu’est-ce que tu prépares de bon ?

La jeune femme plisse les yeux, sans me répondre. Elle ne va pas lâcher le morceau comme ça.

— C’est encore cette Stéphanie qui te pose des problèmes ?

Comment le sait-elle ? Ah ! Je n’ai pas à chercher très loin. C’est sûrement Méline qui lui en a parlé.

— Tu sais, les premiers mois sont durs pour tout le monde, continue Solène en épluchant une pomme de terre. Le passage du lycée à la fac demande beaucoup d’adaptation. Tu n’es pas toute seule.

C’est vrai, elle a raison. Cependant, je ne peux pas dire non plus que je me sentais réellement à ma place dans mon ancienne école. La seule différence aujourd’hui, c’est que j’étudie des matières qui me passionnent réellement.

En primaire ou au collège, quand les autres se plongeaient dans Harry Potter, je dévorais les livres sur l’Histoire de France. Bien sûr, j’ai fini par me laisser tenter et j’ai adoré les aventures de ce petit sorcier. Mais me plonger dans un manuel m’a toujours apporté un réconfort supplémentaire.

— Tu avais ton exposé aujourd’hui, non ?

Que Jeremy s’en souvienne me fait plaisir. Quand je suis avec eux, j’ai le sentiment d’être écoutée, un peu comme dans mon vrai chez-moi, loin d’ici, chez mes parents.

— Comment ça s’est passé ?

— Très bien, enfin, je crois que madame Laurent était plutôt satisfaite.

— Et toi, comment tu l’as vécu ?

Ma grimace ne leur échappe pas, ce qui me vaut des regards plus attentifs. Tout ce que je ne désire pas.

— Stéphanie ? attaque Solène.

Une nouvelle fois, je reste silencieuse, n’arrivant pas à m’exprimer sur le sujet. Quelques brimades, ce n’est rien, non ? Je devrais être capable de les supporter.

— Tu sais, ce qu’elle fait cette fille, c’est du harcèlement, continue ma colocataire. Tu as le droit de le signaler.

— Surtout pas ! m’exclamé-je, les yeux écarquillés. Si je fais ça, je signe mon arrêt de mort social !

— En attendant, elle te fait vivre un enfer, me glisse Jeremy.

— C’est grave ce qu’elle fait, renchérit sa petite copine.

— Ne vous inquiétez pas, je vais trouver une solution !

Ou pas, mais mon téléphone sonne pile à cet instant. Sauvée par le gong !

— C’est ma mère, dis-je en me levant.

Je regagne ma chambre, impatiente d’entendre la voix maternelle. La nuit est tombée depuis longtemps et j’allume la petite lampe de mon bureau, après m’être assise sur le fauteuil à roulettes. Ayant raté l’occasion de décrocher, je pianote rapidement sur le pavé numérique pour la rappeler.

— Sybil ?

— Maman ! Comme je suis contente de t’avoir en ligne. Comment ça va à la maison ? Papa ? Nicolas ?

Je ne lui laisse pas le temps de me retourner les questions, insistant pour qu’elle me parle du quotidien familial et des dernières bêtises de mon frère. Les imaginer tous les trois, ensemble, me fait un bien fou même si j’en ressens un léger pincement au cœur.

J’aimerais être avec eux.

Mais je ne peux pas le dire, ils ne comprendraient pas. J’ai passé des mois à leur souligner mon impatience d’entrer à l’université, mon envie de me plonger dans ce que j’aime par-dessus tout. Eux aussi étaient impatients. Impatients que je me sente mieux, que je sois moins dans mon monde. Je ne peux pas leur avouer que rien n’a changé. Que je ne me sens toujours pas là où il faut.

— Tu continues de faire du sport, Sybil ? Ça te ferait du bien, ça ne doit pas être facile tous les jours !

C’est un euphémisme.

— J’ai repéré quelques boucles de course dans la forêt de Paimpont, réponds-je, à proximité de la colocation. J’y vais de temps en temps le week-end.

— Tu devrais y aller demain, on est samedi. Couvre-toi bien, mon petit écureuil. Tu prends soin de toi, tu me le promets ?

— Je te le promets.

Nous raccrochons et cette fois-ci je ne retiens pas mes larmes. Elle a utilisé le petit surnom de mon enfance, celui qui m’a fait râler toute mon adolescence, mon petit écureuil. Pourtant ce soir, malgré mes dix-huit ans, je n’ai rien dit.

Mes doigts glissent dans mes cheveux châtains aux reflets roux foncé. Ce sont ces nuances à la lumière notamment qui m’ont valu ce qualificatif mignon. Oui, mignon. Malgré mes grimaces à l’époque, je trouve les écureuils roux adorables.

D’ailleurs, en parlant de chose adorable, un grattement à ma fenêtre me fait relever la tête. Darky.

— Ce n’est pas l’heure de dormir, lui dis-je en ouvrant la fenêtre pour le laisser entrer.

Le chat noir se moque bien de mon commentaire et saute allègrement dans ma chambre. Il attend patiemment que je m’assoie sur le lit pour me rejoindre et se lover dans mes bras. Ses ronronnements font vibrer ma poitrine, apaisant ma respiration et mon cœur triste. J’enfouis même quelques instants mon visage dans sa fourrure prête pour l’hiver qui arrive.

— Un peu d’exercice me ferait du bien, non ? Qu’en penses-tu ?

L’animal me contemple de ses yeux vert clair, la queue fouettant l’air.

— Maman a raison, je ne peux pas rester comme ça. Allez, hop, tu descends, Darky !

Je pose le chat sur le lit, puis me dirige vers ma penderie. Ça fait longtemps que je ne suis pas allée courir.

Quand je suis arrivée à Concoret, trois semaines avant la rentrée – j’étais si impatiente de commencer cette nouvelle vie – j’ai profité de ce temps-là pour découvrir les environs. Je savais que la forêt de Paimpont, plus connue sous le nom de Brocéliande, n’était pas loin. Ce qui a clairement joué dans mon choix du village et de cette colocation qui était dans le budget de mes parents.

Forêt très connue, réputée mythique et enchantée par de nombreux textes liés à la légende arthurienne, je me devais de m’y rendre pour comprendre si sa réputation de magnifique écrin de nature était usurpée. Pas du tout. Elle est magnifique.

Après avoir mis un legging de course à pied fourré, un haut de sport, un gilet spécial froid, mes baskets et sorti une lampe frontale, je me dirige vers la porte.

Un miaulement me retient au moment de la franchir.

— Oups ! J’allais t’oublier ! Désolée, Darky, à tout à l’heure.

J’ouvre la fenêtre et laisse l’animal s’échapper. Il se fond immédiatement avec l’extérieur, légèrement baigné des rayons de la lune. Les nuages la cachent, atténuant la clarté nocturne dans le ciel.

Une fois seule, je vérifie que j’ai toujours mon joli pendentif autour du cou, seul bijou que je ne retire jamais, puis ferme la porte avant de dévaler les escaliers.

Jeremy et Solène sont toujours dans la cuisine à se chamailler. Dès qu’ils m’aperçoivent, ils s’écartent, confus. Je l’avoue, leur comportement m’amuse.

— Tu vas courir, Sybil ? s’étonne la jeune femme. Maintenant ?

— J’ai besoin de me défouler, déclaré-je.

— Je viens de recevoir un message de Méline, m’annonce Jeremy. Elle ne va pas rentrer tout de suite, elle a croisé des amis en sortant de la fac et va boire un verre avec eux sur Rennes.

Un, deux ou trois verres, la connaissant. Méline est une bonne vivante dans tous les sens du terme.

— Elle qui voulait absolument nous faire voir un film, ricané-je, sachant pertinemment qu’il ne m’aurait pas plu.

— Tant mieux, alors ! surenchérit Solène. Je n’ai pas envie de passer mon vendredi soir à trembler ou à m’endormir sur le canapé.

— Tu seras là pour le dîner, Sybil ?

Je vois bien dans le regard de mon colocataire que passer une petite soirée tranquille seul à seule avec sa copine lui plairait au plus haut point. C’est vrai qu’ils n’ont pas de chance, Méline ou moi sommes souvent là.

— Je ne pense pas, réponds-je. Organisez-vous sans moi.

— Tu nous envoies un message quand tu es sur le retour ? s’inquiète tout de même Solène. Je n’aime pas trop que tu sortes comme ça, le soir.

— Tu te prends pour sa mère ? la nargue son petit copain.

— Non, mais il fait nuit et froid, on ne sait jamais !

Sa sollicitude me touche. Elle est prête à sacrifier une soirée en tête-à-tête avec son amoureux, rien que pour moi.

— J’ai ma lampe frontale, dis-je en lui montrant la pièce élastique que je peux fixer sur mon crâne, et puis de toute façon la majorité des chemins sont éclairés.

— Sois prudente, insiste-t-elle.

Jeremy fond sur elle, la tête dans son cou, pour l’empêcher de parler. La jeune femme rit, se débattant mollement pour lui échapper. Ces deux-là arrivent toujours à me faire sourire.

Je me détourne, passe l’élastique sous ma queue de cheval, positionne la lumière en plein milieu de mon front, puis sors de la colocation.

Mon téléphone est bien dans la poche de mon gilet polaire, ce qui me rassure. Sortir la nuit comme ça, c’est une première pour moi, ici.

Le froid me crispe tout de suite, me poussant à mettre mes doutes de côté et à marcher rapidement. Ça fait longtemps que je n’ai pas couru, cependant, rien que d’y penser, je sens mes jambes prêtes à se mettre en route comme avant. À une intersection, après un coup d’œil à gauche, puis à droite, je m’élance, direction la forêt de Brocéliande, lumière frontale éteinte.

Si seulement j’avais pensé à l’allumer avant.